À l’aube, sur la plaine

J’ai écrit cette nouvelle dans le cadre d’un atelier d’écriture. C’était peu avant Pâques et le thème de départ était : « Un gros lapin ».
Comment en suis-je arrivée à ce texte ? Je me le demande encore, il est tellement sombre, si loin de ce que j’écris d’habitude. Un accès de mauvaise humeur peut-être… ou un lapin qui a refusé de se laisser manger sans rien dire.
Il ne faut jamais contrarier les auteurs, ils ont vite fait de vous assassiner !

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Les armées dévastaient les récoltes. Les hommes mobilisés combattaient l’ennemi sur le champ d’honneur pendant que les femmes et les enfants luttaient pour ensemencer ceux que la guerre leur avait laissés.

Au milieu de la prairie, Salvio regardait la roulotte plantée dans la clairière. La mousse avait recouvert peu à peu les roues, la peinture s’était estompée et avec elle, l’accroche publicitaire jadis si flamboyante : « Le monde magique de Federico ». Il était le treizième de sa fratrie, le dernier encore en vie et il ne donnait pas cher de sa peau. À quoi servait un lapin quand le chapeau du magicien s’était envolé ?

De fait, sa maîtresse Giuletta l’empoigna un matin et il se retrouva suspendu par les oreilles. Prêt à être saigné, écorché, avant d’être jeté au fond d’une marmite avec quelques racines faméliques.
Un grondement de tonnerre retentit et un éclair stria le ciel juste au-dessus de leurs têtes. Gulietta sursauta et ses doigts desserrèrent leur étreinte. Salvio en profita pour mordre la main qui voulait s’en nourrir et sauter à terre.
La femme eut beau l’appeler, il coucha ses oreilles et détala dans les fourrés à toute vitesse. Bientôt, la touffe de poils qui couvrait son arrière train disparut au loin.

Voyager de jour était risqué : les crocs des renards et des chiens, les fusils des hommes… Comment se défendre contre ces prédateurs quand la nature ne vous a fourni que l’agilité et la rapidité ? Une roue assassine le heurta, le propulsant sur le bas-côté. Il entendit le craquement de l’os qui se brisait, une douleur intense irradia son corps. Il sombra dans le néant.

Quand il reprit connaissance, Salvio était moulu, endolori, mais vivant. Dormant le jour, clopinant la nuit, il reprit la route. Au bout de plusieurs semaines, il arriva jusqu’à une plaine jonchée de marguerites savoureuses. Plusieurs gerboises peuplaient ce territoire mais il était le seul lapin des environs. Se sentant trop fatigué et vulnérable pour repartir, il creusa son terrier et s’installa. La liberté et la sécurité valaient bien une pointe de solitude.

Federico se laissa tomber sur le sol, à bout de forces et souleva avec précaution le pansement poussiéreux qui entourait ses pieds.
Ses pensées revenaient sans cesse à cette nuit où on l’avait enlevé. Il s’était levé sans bruit avec pour seul objectif de se vider la tête et la vessie. Campé face à la lune, il se soulageait sur un fourré quand on l’avait assommé par derrière.

C’est une douleur lancinante à l’intérieur de son crâne qui l’avait réveillé. Se redressant péniblement, il s’était découvert gisant sur le plancher d’une méchante carriole, entassé avec d’autres corps.
Au terme du voyage, on leur avait ordonné de descendre et de s’aligner les uns derrière les autres. Ils avaient tous reçu un paquetage contenant une veste et une gamelle, mais pas de chaussures. « Rupture de stock » avait dit le sergent.

Le pansement défait laissait apparaître la chair boursoufflée. Federico souffla sur les plaies sans chercher à les nettoyer. Mieux valait la poussière que ses mains crasseuses porteuses d’infection et de gangrène.
« Comment est-ce que je peux me battre avec des pieds dans cet état ? D’ailleurs, comment est-ce que je peux me battre tout court ? »

Depuis des semaines qu’ils marchaient sous un soleil torride, ils étaient épuisés. Même en pleine possession de leurs forces, ils ignoraient tout de l’art de se battre. Ils n’étaient plus qu’une horde de miséreux que le malheur avait placé sur le chemin des enrôleurs. Sans compétences ni capital chance, leurs probabilités de survivre avoisinaient le zéro. « De la chair à canon, voilà ce qu’ils étaient ». Federico ne se berçait pas d’illusions. Il avait grandi dans un cirque, il savait ce qu’il advenait des hommes canon. De la bouillie de sang et d’os.

Son regard balaya le sol herbeux. Sa main caressa les brindilles, cherchant négligemment parmi les pâquerettes un trèfle à quatre feuilles. Quand les ordres claquèrent, il remit ses bandages et se dirigea vers le campement pour prendre sa part de corvées.

Alerté par le bruit, Salvio surgit de son terrier. Au-dessus de sa prairie, les hauteurs fourmillaient d’hommes au pas lourd. Les caisses se déchargeaient des carrioles, les tentes se montaient au son des maillets sur les piquets. Tous s’affairaient, des va-nu-pieds en casquette aux uniformes galonnés.

Il rentra bien vite le bout de son nez et se rua vers le fond de son trou. Il s’y blottit, tremblant, la panique l’empêchait de réfléchir. Devait-il s’enfuir ou bien attendre le moment où les humains dégageraient le terrain ? D’un côté, sa patte folle plaidait pour ne pas bouger d’une griffe. De l’autre, il ignorait combien de temps durerait ce siège. Son refuge deviendrait alors un piège qui se refermerait sur lui.

À nouveau, il lutta contre sa nature profonde et se força à dormir alors que le soleil crânait haut dans le ciel. Il se réveilla à la nuit, décidé à fuir avant que la faim ne vint affaiblir ses forces. Il risqua une oreille sur la plaine. La lune disparue derrière des nuages épais et sombres, l’obscurité était totale. Des conditions idéales pour fuir sans être repéré.

Il allait bondir quand il entendit des bottes marteler le sol avant de s’arrêter juste à côté de son trou.
– Saloperie de guerre. On ne sait même pas où on est, complètement paumés en rase campagne. Jamais on ne rentrera chez nous.
– Le pire, c’est d’ignorer où sont les autres. Ils pourraient nous tomber dessus à tout moment.
Salvio les laissa passer en repliant ses oreilles. « Les autres ? Quels autres ? ». Si le terrain était envahi d’humains sanguinaires, mieux valait rester à l’abri. Avec moult précautions, il grignota quelques brindilles à proximité de son terrier et retourna bien vite à l’abri.

Les armes cliquetaient en s’entrechoquant, les pas pressés résonnaient en cadence. Federico s’éveilla en sursaut, son fusil à la main. Il se leva et rejoignit ses compagnons.
À son tour, il vit les silhouettes qui noircissaient les hauteurs en face de leur propre butte. L’heure de l’affrontement était arrivée. Une peur visqueuse se déployait sur le campement et son tapis de fleurettes innocentes. Le ciel rosissait à l’horizon comme s’il avait honte du spectacle qu’il allait éclairer…

Federico jeta un regard de biais sur ses compagnons. Aujourd’hui, certains survivraient, d’autres mourraient. Il pensa au baiser qu’il n’avait pas déposé sur la joue de sa Gulietta. Il lui envoya une pensée par-dessus les collines et s’aligna dans les rangs des hommes canons en attendant que les gradés allument la mèche. Ils s’élancèrent en hurlant.

Une première explosion retentit au loin, d’autres suivirent se rapprochant toujours un peu plus. Des cris jaillirent. Monstrueux et puissants, extirpés du fond des tripes. Terreur, douleur… Des bruits de course précipitant les corps les uns contre les autres, des pas s’enfuyant, d’autres les rattrapant. Choc du métal contre l’acier ou les os, odeur entêtante du sang et de la poudre, poussière… Salvio percevait tout cela depuis le fond de son refuge. Le sol tremblait, la terre s’effritait dans le tunnel. Tétanisé, il mit sa tête entre ses pattes et ferma les yeux.

La charge était féroce, les hommes n’étaient plus qu’une masse organique conçue pour tuer. Comme les autres, Federico hurlait en courant, les mains crispées sur son fusil baïonnette. Droit vers l’ennemi.
Son pied se prit dans un trou et il tomba à terre.
Les balles sifflaient au-dessus de sa tête ; les bouches à feu crachaient leurs projectiles meurtriers. Le nez enfoui dans la luzerne, Federico fut tenté de rester à terre, d’attendre la fin de l’assaut, de laisser le monde se massacrer et…
Le boulet propulsa Federico dans les airs avec une telle force qu’il se retrouva à demi enfoui dans le cratère de terre brûlée.

Quand les brancardiers vinrent évacuer les blessés, ils ne trouvèrent qu’une carcasse ensanglantée, mélange de chair et d’os. À ses côtés, une patte de lapin. L’un d’eux la remarqua et la glissa dans la poche de sa vareuse. Par les temps qui couraient, un porte-bonheur ne se refusait pas.

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