La course au bonheur

20 mars 2014. Journée mondiale du bonheur.

Pour célébrer cette journée, voici un texte sur ce coquin insaisissable après lequel nous sommes nombreux à courir.

Il est issu d’un atelier d’écriture où j’ai passé de vrais moments de bonheur et fait de belles rencontres : Aleph Aquitaine.
I
nspiré de l’histoire vraie de Kafka écrivant à une petite fille qui pleurait sa poupée perdue.
Et pour tout vous dire, il a été classé parmi les finalistes par le jury du festival Bibliopolis de Thouaré-sur-Loire en 2013.

J’ai beaucoup aimé écrire ce texte et je suis ravie de le partager ici. 

2014-03 Bonheur

« Le banc est là sous le tilleul, sentinelle fidèle à l’écart du bac à sable. La peinture verte est écaillée. Pâlie par les intempéries sans doute. Ou par le temps, le temps qui périt.

Hedwige s’en approche à petits coups de canne et s’assied avec précaution. Il n’y a pas un nuage. Ce dimanche-là aussi, le ciel était limpide. Agrippée à son sac à main, la vieille dame laisse les souvenirs l’envahir. Devant ses yeux, les enfants s’effacent, les cris et les mouvements s’estompent, les poussettes abandonnées sur l’herbe disparaissent. Du passé, surgit une fillette encore innocente. Elle n’a pas huit ans et porte sa plus belle robe, la rose avec des pois blancs et la ceinture en soie assortie. Un panty bordé de dentelles gonfle les jupons.

La vieille dame sourit. C’était la coutume à l’époque : un tablier pour la semaine et une robe de princesse pour aller à la messe. Ce dimanche-là, elle était tellement malheureuse que ses parents l’avait autorisée à ne pas enlever ses beaux habits pour aller au parc. Ça n’avait pas suffi à la consoler. Elle se revoyait encore, assise par terre à tracer des formes sur le sable, tête baissée pour cacher ses larmes. Tout le monde le lui avait dit : « Tu es une grande fille maintenant. Si tu as perdu ta poupée, c’est que tu n’en as plus besoin. »

Sa bonne l’avait finalement relevée en lui mettant de force son cerceau dans les mains. L’injonction était claire. Au parc, on s’amuse ! Décidément, les adultes, ils n’y comprennent rien. Comment leur expliquer ? Sa Frida, c’était bien plus qu’un visage de porcelaine avec de grands yeux bleus et de longs cils. C’était sa meilleure amie, sa confidente. Quand elle serrait son corps mou contre son ventre et qu’elle mettait ses bras articulés autour de son cou, elle n’avait plus peur. Ni du noir, ni des serpents, même pas des garçons…

Hedwige se revoit menant le cerceau au bout de sa baguette dans les allées terreuses. Ce jour-là, les larmes brouille sa vision et elle n’arrive pas à lui garder son équilibre.
Elle garde un souvenir confus de sa rencontre avec le vieil homme. Elle ne se rappelle de rien. Ni de la façon dont il a engagé la conversation, ni de ses réponses. Aujourd’hui encore, elle se demande comment elle a eu l’audace –ou l’inconscience– de répondre à un étranger. C’est dangereux, on le lui a assez répété.

Mais le vieux monsieur n’est pas vraiment un inconnu ; elle le voit tous les jours. Assis sur le banc vert, il feuillette des livres pleins de pages sans image. Ses cheveux blancs et ses yeux ridés lui ont inspiré confiance peut-être, ou bien elle n’a pas eu envie d’obéir pour une fois… Puisqu’elle est si grande !

Elle ne l’a pas cru quand il lui a chuchoté que sa poupée était partie, mais qu’elle lui avait confié une lettre pour elle. Ensuite, il a voulu savoir quand est-ce qu’elle reviendrait au parc pour qu’il la lui remette.
Hedwige n’est pas convaincue. Les adultes, ils diraient n’importe quoi pour qu’un enfant arrête de pleurer. Même l’autoriser à tacher sa robe du dimanche avec de l’herbe indélébile.
– Frida, c’est une poupée. poupées ne savent pas écrire !
Le vieil homme a hoché la tête en haussant ses sourcils. Puis il s’est penché vers elle en souriant, son index posé en connivence sur sa bouche. Hedwige a commencé à espérer.

Le lendemain, elle l’a guetté depuis le bac à sable. Comme à son habitude, il s’est installé sur le banc, sous le tilleul et a ouvert son livre épais. Dès qu’elle a aperçu le papier blanc qui dépassait, elle s’est élancée sous l’œil distrait de sa bonne, feignant d’être entraînée au gré de la course du cerceau. Arrivée près du vieux monsieur, celui-ci a d’abord refusé de la lui donner. Elle se rappelle de son désarroi alors.
– Mais pourquoi ?
Le vieil homme a regardé à droite, à gauche ; puis s’est penché en chuchotant :
– Parce qu’elle contient un grand secret et qu’il ne faut pas qu’on me voit te la remettre. Je l’ai promis à ta Puppe.
– Vous avez promis ?
– J’ai même juré – craché !
– Ah ! Mais alors… comment je vais pouvoir la lire ?
– Il nous faut réfléchir en effet et mettre au point un plan. Je vois ta bonne qui te cherche des yeux. Reprends ton cerceau, finis ton circuit dans le parc et reviens.
– Vous restez là hein ? Vous ne partez pas ?
– Va.
Est-ce qu’elle pouvait le croire ? S’ils ne disent pas oui toute de suite, les promesses des adultes ne se réalisent jamais. Elle a repris son cerceau et sa course. Jamais le bâton n’a mené le rythme aussi rondement. Quand elle est repassée devant lui, le vieil homme lui a soufflé de laisser tomber son mouchoir. Puis elle est repartie pour un tour, le cou tordu pour le garder dans son angle de vision. Du coin de l’œil, elle l’a vu ramasser le carré de tissu et y glisser la lettre en la repliant pour ne pas qu’elle dépasse. « Malin ! ». Au passage suivant, il lui a tendu le tout.

La vieille dame sort de son sac une feuille de papier à la trame presque visible à force d’être usée. Elle la déplie soigneusement entre ses doigts noueux.

« Mein Liebchen,

     Je suis partie, sans pouvoir te prévenir –pardon– mais on aurait pu nous entendre. Je confie ma lettre à ce vieux monsieur qui s’assied tous les jours sur le banc, que le ciel soit bleu ou gris. Je lui fais confiance pour te remettre mon message.
    Je dois m’en aller mein Schatz. J’en suis très triste et je pense que tu le seras aussi parce que nous nous aimons très fort. Ne pleure pas trop, ou alors pas trop longtemps. Nous avons plus important à faire, toi et moi, une mission cruciale.
    De grandes catastrophes s’annoncent et le bonheur s’est enfui. Ou alors il se cache parce qu’il a trop peur. Quoiqu’il en soit, il faut le retrouver.
    La rumeur dit qu’il s’est réfugié au Pôle Nord. Je pars à sa poursuite. J’aurais bien voulu t’emmener avec moi mais c’est impossible. Pas parce que le voyage est trop dangereux, non. Après toutes nos aventures ensemble, je te sais capable de d’affronter les épreuves et le froid.
    Mais, nous avons absolument besoin de toi ici. Le bonheur est malin. Ce diablotin pourrait être resté tout simplement dans ta maison.
    C’est là que tu interviens. Guette les signes de sa présence. Dans un sourire, un geste, un mouvement… Sois vigilante, il est rapide et furtif. Tu crois le tenir et hop ! il t’échappe comme une bulle de savon.
   Oui, le bonheur est malin, mais tu l’es plus encore, je le sais. Tu apprendras vite à reconnaître le bout de son nez. Quand tu auras réussi à l’attraper, serre le très fort dans tes bras jusqu’à ce que je revienne. À nous deux, nous trouverons le moyen de le retenir. Alors, nous aurons rempli notre mission.
    En attendant ce jour, je t’embrasse très fort.
                                                                    Deine Frida »

La vieille dame relève la tête. Ses yeux n’y voient plus très bien mais elle connait par cœur les lettres déliées. Elle se revoit émerger du bosquet où elle s’était cachée pour décrypter le message. Du haut de ses huit ans, elle a eu un peu de mal. Bien sûr, elle n’a pas tout compris sur le moment, mais elle en a saisi la substance. Elle est revenue vers le vieux monsieur, la démarche fière et le pas assuré. Cette responsabilité l’a grandie, elle se sent au moins dix ans.
– As-tu compris ta mission, jeune demoiselle ?
– Oui Monsieur.
– Es-tu prête à l’accomplir ?
– Oui Monsieur.
– Alors séparons-nous ici. Pour des raisons de sécurité, nous ne devrons plus jamais nous parler. Bonne chance Mademoiselle.
– Merci Monsieur. Je ferai tout pour me montrer digne de votre confiance. Est-ce que… est-ce que vous êtes Saint Nicolas ?
Le vieil homme a souri ; il l’a saluée de son chapeau et s’en est allé. Hedwige ne l’a jamais revu, ni sur le banc vert, ni au parc.

Peu après, sa famille a déménagé. La grande dépression est survenue un jeudi noir, emportant avec elle la belle maison, les bonnes et les robes du dimanche.

La vieille dame remet soigneusement le papier jauni dans son sac, le souvenir de cette rencontre dans sa mémoire. Elle lève les yeux vers ce ciel si clair et adresse une pensée émue à ce vieux monsieur. Puis elle s’éloigne en s’appuyant sur sa canne. Il lui reste encore quelques traces de bonheur à saisir. »

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3 réflexions sur “La course au bonheur

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