L’atmosphère de la coupe du Monde me donne envie de partager ce texte, écrit il y a quelques saisons. Texte clin d’œil pour un univers que j’ai longtemps fréquenté par amour. Dédié à toutes celles qui accompagnent ces passionnés du ballon rond.

soccer 5 01

Hors jeu

En tant que femme de l’entraîneur, titre purement honorifique, ma présence était parfois requise sur le terrain.

C’était l’une de ces soirées lourdes de juin. Le vent peinait à balayer les chaleurs attardées. Les spectateurs avaient quitté le stade de la Boissière. Ne restaient que les acteurs principaux : les joueurs de l’équipe (les titulaires, les remplaçants) et mon entraîneur de mari, Nicolas. Il y avait aussi les compagnes des joueurs (les titulaires, les remplaçantes). Sans oublier l’équipe de production : le Président entouré des membres du bureau, les dirigeants, les sponsors, les élus… Quelques enfants tournoyaient entre les jambes des adultes, esquivant les poignes de leurs parents.

Nous étions tous réunis pour fêter la montée en CFA2, l’accession au niveau national. Un Graal acquis de haute lutte après trois saisons d’essais infructueux. Des tréteaux avaient été dressés sur le pré. Nappes en papier, gobelets en plastique. Cubis de vin, fûts de bière. Les chips poissaient les mains et l’odeur des frites/saucisses supplantait celle de l’herbe coupée.

Nicolas circulait de groupe en groupe, souriant, tapant des mains, claquant des épaules. Les matches étaient revisités, les commentaires fusaient, les exclamations ponctuaient. Certains jouaient à se faire peur à grands renforts de « Et si… ».

La chaleur montait, la sueur descendait. Moi j’écoutais.
Accrochée à ma sangria, je souriais quand ça s’esclaffait ; j’opinais d’un air pénétré quand les débats prenaient une tournure plus grave. Les souvenirs rebondissaient puis se fondaient dans un brouhaha où je me perdais parfois. Les règles du hors-jeu s’estompaient alors et l’ombre des grands écrivains émergeait à l’horizon. Comment faire autrement quand des joueurs avaient la malice de s’appeler Bazin ou Hugo ? Encore heureux qu’aucun ne s’appelât Whitman.
– Ô capitaine ! mon capitaine !
Je laissai échapper un rire pouffé. Quelques regards étonnés me fixèrent : l’équipe avait terminé le match à neuf quand même ! Oups, vite : plisser le front, froncer les sourcils et conspuer le seul responsable acceptable :
– Quel salop cet arbitre !
La nuit tombait. Les étoiles là-haut annonçaient du beau temps pour le lendemain. Soupirs et bâillements se firent de plus en plus fréquents. Je piétinais, cherchant à soulager mes jambes pesantes. A l’autre bout du pré, Nicolas semblait si heureux. Je ne voyais plus ses clins d’œil mais je les sentais.
« Quelle heure était-il ? » Difficile à dire sans montre.
Pas assez tard pour s’éclipser. Il restait encore trop de frites.

Copyright © Élisa Tixen 2012
texte disponible également sur http://short-edition.com/