Sortilys

J’aime les toiles d’araignées, l’architecture délicate des fils tissés. Je les abrite volontiers dans ma maison. En échange, elles me débarrassent des mouches, ces parasites nocifs qui transportent des maladies excrémentaires.

Depuis quelques temps, les toiles ont proliféré. Toujours plus nombreuses, elles occupent désormais tous les recoins des murs, des fenêtres sous-employées, des escaliers sombres… Leur expansion ternit la luminosité de ma maison. Trop c’est trop ! Il est temps de reconquérir mon espace.

Je suis partie à la chasse, armée d’un loup. À la fin de mon expédition, tous ces fils de glu se sont retrouvés pendus au bout de mon plumeau, barbe à papa grisâtre que j’ai vite jeté à la poubelle.

Jubilation de retrouver mon territoire nettoyé des envahisseurs, sentiment d’avoir accompli une corvée nécessaire, envie d’aller plus loin encore … ? Je ne sais comment, je me suis soudain surprise à fouiller mes tiroirs et mes vieux fichiers. À relire d’anciens textes.

Là aussi, j’ai débusqué nombre de toiles filandreuses et de cocons desséchés. Des mots passés qui ne faisaient plus sens. Mais j’ai aussi été piquée par quelques guêpes folles dont le venin me titille encore.

J’ai repris ces textes et je suis en train de les remettre au goût du jour, celui où je vis aujourd’hui.

À la fin de cet été qui s’est fait désirer, voici le premier : « Sortilys ». Bonne lecture,

Laura de Mirepoix

Laura de Mirepoix

Sortilys

Jacques était sorti sur la terrasse, à la recherche d’un souffle d’air frais. Depuis lundi, un vent sec et brûlant, échappé d’un désert africain lointain, étouffait les journées. Ses Pyrénées natales méritaient plus que jamais leur surnom d’Orientales.

La canicule s’était télescopée avec la « semaine des petits-enfants ». Mais Jacques n’aurait pas renoncé à ce rendez-vous. Avec son épouse Mona, ils accueillaient leurs petits-enfants une semaine par an –la même pour tous. Ils réunissaient ces cousins éparpillés aux quatre coins de ce monde qui peinait à tourner rond. Cette année, pas de petit nouveau. Ils étaient toujours huit. Dopés à l’énergie, aux rires, aux pleurs. Emotions en haute définition.

Au loin, Jacques entendait la voix de Mona pousser les uns, tirer les autres, se disperser entre tous. Il sourit. Convaincre les enfants d’aller au lit était rarement simple. Surexcités par les aventures de la journée, galvanisés par ce soleil qui refusait lui-même d’aller se coucher… Jacques sourit. Ce serait bientôt à lui de jouer. Dans la répartition des tâches grand-parentales, Mona se chargeait des gâteaux et des jeux d’eau. Les balades dans le Canigou et l’histoire du soir lui étaient réservées.

Quand il arriva dans la grande chambre transformée en dortoir, Mathias-six-ans était en pleurs sous les yeux étonnés de Nolan-bientôt-trois-ans et les prunelles larmoyantes de Candice, Lilou et Maty, issues de la dernière nichée. Assis par terre, Simon et Lucas terminaient une partie de dames, indifférents à ce qui n’était pas leur gémellité. Sept ans chacun, match nul. À l’autre bout de la pièce, l’ainé des cousins, Paul, affichait une mine qui se voulait indifférente.

En le voyant sur le seuil, Mona sourit, embrassa les têtes blondes et brunes et s’enfuit du champ de bataille en lui adressant un petit signe d’encouragement. Mathias essuya ses larmes d’un revers de bras. Jacques ne dit rien, se contentant d’attendre sourcils froncés et bras croisés. La vérité sort toujours de la bouche des enfants…
– C’est la faute de Paul, s’écria Candice.
– C’est pas vrai, c’est pas moi !

La vérité oui, mais dans quelle bouche ? Jacques s’approcha de Mathias, s’assit à côté de lui et le prit sur ses genoux.
– Allez, raconte-moi, mon grand.
– Je ne suis pas grand, renifla-t-il, Paul a dit que j’étais un bébé !

Insulte suprême quand on a six ans et qu’elle provient de l’idole du plus grand des cousins. Les explications fusèrent, chacun présentant sa version de l’histoire dans un brouillamini maxi-sonore. Il ressortait de l’affaire que Mathias avait fait la nuit précédente un cauchemar horrible-horrible, avec plein de monstres et qu’il avait peur d’aller dormir parce que les monstres reviendraient pour, pour… Jacques cacha son sourire derrière sa moustache et demanda :
– Qu’est-ce qu’ils faisaient ces monstres ?
– Ils… ils… rien mais…
– Tu es vraiment certain qu’ils te voulaient du mal ?
– Mais Papi, ils étaient vraiment horribles, gros, tout vert avec plein de verrues et…
– Hum… Asseyez-vous les enfants. Est-ce que je vous ai déjà raconté le cauchemar que j’ai fait quand j’avais… oh ! quinze ans je crois. Oui encore plus grand que Paul. On peut faire des cauchemars à tous les âges. Et c’est tant mieux ! Je vais vous raconter pourquoi.

***

« Ce cauchemar se passe à Sortilys, la cité des sorcières. Comment vous décrire cet endroit ? Difficile de parler d’une ville, ou même d’un village… Un lieu-dit ? encore faudrait-il le dire… Plutôt un lieu perdu, c’est ça, un lieu perdu.

Jamais vous ne trouverez son nom écrit sur une carte et il n’existe aucun chemin pour y aller. Un jour donc, j’avais quinze ans, je me promenais dans la montagne. J’étais fatigué d’avoir beaucoup marché, je me suis allongé et j’ai fermé les yeux. En un éclair, je me suis retrouvé perché en haut d’une montagne hérissée de ronces qui vous griffent les chevilles.

D’où j’étais, je voyais Sortilys s’étaler en bas, affalée sur un large plateau rocheux. Vu d’en haut, c’était un magma de cubes de pierre de toutes tailles en désordre. Un sac de legos renversés, abandonnés dans la poussière.

Je suis descendu de la montagne. Les rues étaient désertes. J’avançais lentement d’une maison vide à une autre, traînant ma déception comme un boulet. C’est lourd la déception ! Alors quoi, c’était ça Sortilys ? Ça, la cité mythique, le berceau originel des sorcières ? Je ne voyais qu’une étendue pierreuse et plate sans rien qui perce la ligne d’horizon. Où était la magie là dedans ?

J’étais à la limite de bouder comme un enfant de trois ans –alors que j’en avais quinze, je vous le rappelle. De rage, j’ai shooté dans une pierre. Bien sûr, je me suis fait mal. Bien sûr, j’ai crié. Un cri qui a résonné, résonné…

Une brèche s’est ouverte dans le silence et dans le ciel. Des vibrations ont irradié vers Sortilys avec une telle puissance que l’air tremblait. Je me suis jeté à terre pour y échapper mais le sol a commencé à onduler, doucement, tout doucement. Les maisons se sont mises à glisser les unes vers les autres, s’agglutinant, se séparant, puis s’imbriquant encore et encore. Les rues se tortillaient, désarticulées, essayant de survivre.

Je suis bien incapable de vous dire combien de temps cet étrange ballet a duré. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit, je crois, qu’il s’est arrêté. D’un seul coup, sans sommation ni crépuscule, l’obscurité s’est abattue sur Sortilys. Ça a fait un grand bruit quand le sol s’est affaissé. Il a bien essayé de se dégager mais la nuit était trop lourde.

Les maisons se sont immobilisées à leur tour, les rues sont restées en place et les places aussi. La lune a amorcé sa course, éclairant chaque fenêtre et les portes se sont entrebâillées. Soudain, un bourdonnement s’est mis à enfler dans le ciel. Là-haut, slalomant entre les étoiles, des chouettes et des hiboux ventrus s’approchaient à tire d’ailes. Qu’est-ce qu’ils faisaient là ? Tout le monde sait que ces vieux bougons solitaires ne s’éloignent jamais de leur arbre. Et les voilà volant en escadrille dans les airs en soutenant une immense caisse de bois posée sur de vieux balais de chaume !

Je les ai vus, comme je vous vois, atterrir en douceur sur le haut de la montagne ronceuse. Une fois posée, les rapaces se sont précipités la tête la première dans la caisse. Ils ressortaient en tenant dans leurs serres un paquet et plongeaient ensuite en piqué vers la vallée. Comme si la nuit n’avait pas suffi, une pluie de projectiles s’abattait maintenant sur Sortilys.

J’étais pris au piège sous ce bombardement. J’ai voulu m’abriter dans les maisons carrées mais elles étaient toutes habitées par des sorcières. Des vraies, très laides avec un nez busqué et des verrues, une tignasse mal peignée et un dos biscornu. Habillées toute en noir depuis leur chapeau pointu jusqu’au bout de leurs bottines. Des sorcières quoi !

J’étais en pleine panique, les oiseaux tournoyaient au-dessus de Sortilys avec ces choses dans leurs pattes et je ne savais pas comment me protéger. Au bout d’un moment, je me suis aperçu que rien n’explosait. Chaque objet atterrissait dans les cheminées, comme les jouets du Père Noël. C’est alors qu’une grosse voix m’a interpelé.
– Qu’est-ce que tu fais là, petit ?

J’ai failli crier tellement j’ai eu peur. Je me suis retourné et je me suis retrouvé nez à nez-crochu avec le visage le plus vieux du monde. Les rides étaient si profondes que les joues craquelaient. Les yeux noirs tout ronds –et méchants comme tous les yeux noirs– me fixaient sans cligner.
– Je répète. Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je… je ne sais pas Madame, j’ai répondu.
– Eh bien quand tu sauras, tu reviendras me voir.

Elle m’a tourné le dos et elle est partie.

Je me suis retrouvé tout seul et très curieux de savoir ce que les oiseaux avaient apporté. Comme personne ne s’occupait de moi, j’ai regardé par les fenêtres. De leurs ongles crochus, les sorcières déballaient leurs paquets. Il y avait des livres, des images, des disques… Pas des CD, ça n’existait pas à l’époque. C’était des disques en vinyle noir, larges comme les tartes de Mamie.

Je m’attendais à beaucoup de choses, mais ça ? Quel rapport avec Sortilys ? Dans leurs salons, les sorcières lisaient ou écoutaient leur musique… Au début, elles souriaient mais quand elles avaient fini, elles se mettaient en colère et les jetaient dans les flammes de la cheminée.

Je n’y comprenais rien. Pourquoi est-ce qu’elles détruisaient ces histoires et ces chansons ? Vraiment bizarre, ces sorcières.

Le jour s’est levé, repoussant l’obscurité de l’autre côté de la montagne. Alors que les balais et les oiseaux disparaissaient à l’horizon, Sortilys s’est figée dans la poussière.

Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi mais dans mon rêve, je suis resté à Sortilys plusieurs jours. Chaque nuit, j’observais les sorcières sans que personne ne me regarde ou ne me parle. Soit j’étais devenu invisible, soit je ne les intéressais pas plus que leur premier balai. Ce n’était pas amusant et je m’ennuyais profondément. Je me suis mis à la recherche de la sorcière-momie. Campée sur sa canne, elle m’attendait au centre d’une place racornie.
– Que veux-tu Petit ? m’a-t-elle demandé.
– Je voudrais comprendre, Madame. Pourquoi vous brûlez vos livres et vos disques… ?

La sorcière me fixait sans répondre. C’est terrible le silence, ça vous pousse à dire des bêtises pour combler les vides. Et c’est ce que j’ai fait. Les mots se sont échappés de ma bouche avant que j’ai pu les retenir.
– Mais à quoi vous servez ? Vous n’avez rien à faire, pas de sort à jeter ?

Voilà c’était dit ! La sorcière allait se mettre en colère, me transformer en crapaud ou en fille, ce qui est encore pire pour un garçon de quinze ans… Toujours silencieuse, elle continuait à me fixer. Seules les rides autour de sa bouche frémissaient. Si je n’avais pas su que c’était une sorcière, j’aurais cru qu’elle souriait.
– Réponds d’abord à une question, Petit. Pourquoi les sorcières sont-elles toujours méchantes ?
– Pourquoi ?
– Ben… je ne sais pas, Madame. C’est comme ça, tout le monde dit.

Les cheveux de la vieille femme se sont dressés dans les airs, sifflant comme des langues de serpent. Sa voix a tonné comme le grondement d’un orage de montagne.
– Qui ça tout le monde ?
– Mais… tout le monde Madame. Vous le savez bien, c’est dans toutes les histoires, même les plus anciennes. Les sorcières sont toujours méchantes !
– Alors tu crois tout ce qu’on te raconte sans réfléchir ? Qu’est-ce qui se passerait si, une fois, une seule fois ! l’héroïne était une vieille sorcière au cœur d’or… Est-ce que tu pourrais y croire ?

La momie a secoué la tête. Ses mains desséchées se sont penchées vers moi, elles ont pincé mon menton et son regard s’est cloué dans le mien. Je ne pouvais plus bouger. Les yeux noirs attendaient ma réponse. Je voulais dire non, ma bouche a dit oui.

La sorcière s’est métamorphosée en une belle jeune femme, avec des yeux clairs magnifiques et un sourire d’ange. Rien que pour moi. Puis elle m’a embrassé sur la joue avant de s’évaporer dans un filet de lumière.

J’ai compris alors ce que cherchaient ces sorcières. Une trace de quelqu’un qui pourrait croire qu’une apparence horrible-horrible ne cache pas forcément une âme méchante. »

***

Dans la chambre, le silence applaudit le récit. Jacques retrouva ses petits-enfants serrés les uns contre les autres. Les plus jeunes somnolaient sur les genoux de Paul. Mathias leva vers lui des yeux interrogateurs.
– C’est pour ça Papi que dans tes livres, les héros sont bizarres et un peu pas-très-beaux ?
– Je n’ai jamais oublié ce merveilleux cauchemar, répondit Jacques. Mon seul regret, c’est de m’être réveillé avant d’avoir pu leur répondre. Alors si vous avez la chance de croiser une sorcière ou un monstre dans votre sommeil, dites-leur de ma part que oui, c’est possible de croire qu’ils sont des gentils.

Jacques se redressa, coucha les petits dans leur lit, déposa un baiser sur chaque front et éteignit la lumière en chuchotant « Bonne nuit les enfants, faites de jolis rêves ».
– Et de beaux cauchemars aussi, ajouta Mathias d’une voix ensommeillée.

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6 réflexions sur “Sortilys

  1. OH quelle histoire.
    La sorcière est avant son temps,
    c’est jour de sortie à l’Halloween d’habitude.. 😉

    (`*•.¸(`*•.de.•*´)¸.•*´)
    «´`FLO-RAY´`»
    (¸.•*´(¸.•*´ `*•.¸)`*•.¸)
    *Bon Mois de Septembre*

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