L’amour à mère

Jusqu’au XXe siècle, les hommes jetaient leur gourme pendant que les femmes attendaient virginales d’entrer en mariage et en procréation. Aujourd’hui dans de nombreux pays, les deux sexes jouissent de la même liberté. Un phénomène reste cependant gravé dans les hormones féminines. En tatouage indélébile : l’horloge biologique.

Procréer est inscrit dans nos gênes. Survie de l’espèce oblige. Une aventure où bon nombre de femmes ont laissé la vie depuis que le monde est monde, en couches ou d’épuisement. Depuis, les progrès de la médecine, les allocations familiales et Françoise Dolto ont transformé cette aventure en injonction merveilleuse.

Dans la réalité, accueillir un enfant relève plus de la tragédie grecque que du conte de fées (qui s’arrête souvent au mariage si vous lisez attentivement). C’est un destin écrit d’avance, une intrigue dont on ne sort pas indemne, une histoire d’amour à mère.

Le bébé le plus beau du monde

Tout commence bien. Depuis le vingtième siècle, grâce à la péri-dur-aïe, les femmes n’enfantent plus dans la douleur. En quelques heures, l’objet de tous les désirs arrive. Ridé, en technicolor –rouge ou jaune ça dépend. C’est le plus beau bébé du monde ! Il tient pile au creux de mes bras, il est né par moi et je suis née pour lui. Je ris et je pleure. Sans savoir pourquoi et sans vouloir me retenir. C’est si bon !

La mémoire est le premier organe atteint par le syndrome de la maternité. Oubliés les nausées matinales, les coups de pieds dans le ventre, les envies pressantes…

Un deuxième symptôme apparait en suivant : la capacité langagière s’évapore. Écoutez : « agaga, agoudou boudou, oui, oui… il est beau mon bébé, il a bien mangé et fait son gros rototo… » Ouf ! Les phrases redeviennent compréhensibles, à défaut d’être intéressantes. D’ailleurs, les collègues n’osent pas le dire mais les histoires de pipi-caca pendant la pause le matin… il serait temps de changer de sujet.

Le temps passe, la plupart des dommages collatéraux s’estompent : les cernes des nuits sans sommeil, l’odeur du lait régurgité, les kilos en trop (les récalcitrants sont bien cachés)… Il est temps de reprendre sa vie à pleines mains : la gym, les soirées copines…

Sauf que… Toute notre énergie est absorbée dans les tâches maternelles. Le joli poupon s’est transformé en petit démon qui teste l’univers et nos nerfs. Nous sommes devenues des championnes olympiques dans la catégorie des bonds en sursaut : les doigts dans les prises, le petit-suisse renversé sur la robe neuve… En plus, il ne sait dire que deux mots : « Papa » -l’ingrat– et « Non » –ça c’est pour nous.

Le troisième symptôme émerge à ce moment : la culpabilité d’être une mauvaise mère. De caprices en punitions, le niveau de stress augmente et la longueur des ongles diminue.

Arrivent les bons moments. Je l’admets bien volontiers étant d’une honnêteté intellectuelle irréprochable. De cinq à onze ans, l’enfant est un ange ! Tout mignon, les cheveux bouclés, bisous et câlins en libre-service… Des grands yeux qui nous regardent comme si nous étions toutes-puissantes… Et on y croit ! Quatrième symptôme certes invisible mais à ce stade c’est incurable, certains neurones sont irrémédiablement atteints.

Le virage de l’adulescence

Nous voici au collège ! Enfin lui, parce que nous, nous restons à la porte. C’est un fait, il ne peut plus se montrer avec ses parents. « Mais non, maman, c’est pas contre toi, allez salut, fok GI ». Question d’image par rapport à ses pairs devenus plus importants que ses pères. C’est toute une initiation, l’adolescent a travaillé dur pour en arriver là. Alors il faut l’accepter.adolescents4

Cette étape est fortement imbriquée avec la période pubère pendant laquelle les hormones prennent le pouvoir. Notre rôle, plus passif, reste cependant primordial : ne pas rire quand la voix du garçon dérape, ne pas verdir quand il ramène une petite amie qui rentre dans du 36, ne pas rougir quand vous lavez la carte de France dessinée sur ses draps…

Idem avec les filles : ne pas répondre quand elle pose des questions sur la sexualité (elle en sait plus que nous), ne pas verdir quand elle vous fait remarquer le tout petit bourrelet naissant sur vos hanches, ne pas rougir quand elle vous présente un mignon sans acné ni appareil dentaire…

L’étape du développement sexuel de notre enfant nous rappelle une vérité première : nous avons une vie à vivre. Les nuits sans sommeil reviennent, mais curieusement, les cernes nous vont bien cette fois.

Le jeune adulte termine les études qu’il poursuivait. La cohabitation familiale se vit en bonne intelligence et il anime le foyer du dynamisme de sa jeunesse. Grâce à lui, nous sommes incollables sur les musiques tendances et les nouvelles technologies. Pour le remercier, nous lui laissons croire que le frigo se remplit automatiquement, que l’essence arrive par intraveineuse et que le linge se repasse tout seul … Cinquième symptôme tardif : le complexe de la mère cool et parfaite.

Le jour J

Arrive le grand jour. Je n’y pensais plus, d’ailleurs je ne l’ai pas vu venir. Le jour J, comme Jeune-qui-déploie-ses-ailes. Je ris et je pleure à la fois. Cette fois, je sais pourquoi. Fierté de le voir s’éloigner joyeux et fort, prêt à mettre le monde à son pas. Tristesse de savoir que désormais rien ne sera plus pareil. Il me manque déjà. Je pleure sans pouvoir rien retenir, ni mes larmes ni mon enfant. Sur le seuil de la maison, son père se tient à mes côtés, le dos rigide. Dernier symptôme : un cœur en miettes.

Alors certes, on ne fait pas un enfant pour soi. Mais personne ne m’avait prévenue que ce serait si difficile de voir s’éloigner la chair de sa chair. Que les petites tracasseries du quotidien, les prises de tête, les chaussettes qui trainent sous le lit… Que rien de tout ça ne compterait plus devant le trou profond au creux de mes entrailles ?

Et s’il tombait malade, et s’il avait besoin de… La main de son père presse mon épaule. « Ce n’est plus un enfant, il sait se débrouiller ». Je redouble de sanglots. C’est bien là le drame !

Après quelques temps et plusieurs centaines de mouchoirs en papier, la raison refait surface. La nature ayant horreur du vide, on se recrée une vie, rythmée par les visites des « enfants ». Et puis, ils ne sont pas très loin, ils habitent toujours la planète Terre. Au début, ils reviennent souvent. Ensuite, ils nous présentent une jeune fille ou un jeune homme que nous jurons d’aimer comme les nôtres (je n’ai pas dit que je serai honnête sur TOUS les sujets).

Ensuite encore, ils auront des enfants, la ronde parentale reprendra.

Est-ce que je dois les prévenir de ce qu’implique accueillir un enfant ? Est-ce qu’il est utile et nécessaire de dire l’avenir ?

Il est des silences qui ne sont pas mensonges.
Il est des silences qui sont amour.calin maman2

L’amour à mère est un don à savourer. Il mérite qu’on le laisse vivre au présent.

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9 réflexions sur “L’amour à mère

  1. J’ai beaucoup apprécié ces « tribulations » d’une mère mais je ne suis pas d’accord avec l’affirmation que la procréation soit inscrite dans nos gènes… certes, survie de l’espèce oblige mais comme Élisabeth Badinter, je trouve que ce sujet est bien plus vaste et demande certains « dépoussiérages »

    • Absolument Elisabeth, c’était ma façon un peu provoc d’entrer dans le sujet. Je ne peux m’empêcher de bondir quand dans un diner, j’entends la fameuse question « Et pourquoi tu ne veux pas d’enfants ? ». Est-ce qu’on demande aux femmes enceintes « Et toi, pourquoi tu en veux ? ». Il y a encore beaucoup à dire et à faire, c’est vrai. Petit à petit ? Très belle journée 🙂

      • Et je suis tombée dans le panneau, comme d’hab 🙂
        Mais je bondis aussi à cette équation : femme/mère…
        Oui, il y a beaucoup à faire mais doucement, le féminisme trop militant n’a pas que de bons côtés.
        Bisous, Elisa

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