Ecrire un cri

Quelle différence faites-vous entre la peinture et la peinture ?

Dans le premier cas, la peinture est un loisir créatif. Objectif : se faire plaisir en créant, s’offrir une œuvre sur le mode du do-it yourself. Dans le second cas, on représente sa vision du monde à grands traits de couleurs et de formes.

Le cri, Edvard Munch

Le cri, Edvard Munch

En écriture, c’est le même schéma. On peut écrire pour soi, pour le plaisir de jouer avec les mots ou les idées. Certains auteurs disent avoir écrit leur premier livre pour trouver l’histoire qu’ils auraient voulu lire. Au-delà, il y a aussi ceux qui écrivent, peignent, sculptent… parce qu’ils ont quelque chose à exprimer. Parce que s’ils ne le font pas, leur cri intérieur les étouffe.

Écoutez la rage des rappeurs, ressentez les déclarations d’amour des poètes, entendez leur appel aux armes ou aux larmes. Ils connaissent cette « impérieuse nécessité », écrire pour vivre libre.

Entraves et Liberté

C’est précisément cette notion de liberté qui m’anime. La liberté et bien sûr son frère ennemi, l’esclavage. Sous toutes ses formes. Que les chaînes soient forgées dans l’acier le plus dur ou qu’elles soient immatérielles.

La conquête de sa liberté devient le thème récurrent de mes récits. Avec Sans traces apparentes, il s’agit de se libérer des dettes du passé. Dans mon prochain livre, je parlerai du risque à oser « vivre sa vie » en dehors des normes. Un jour, probablement, j’écrirai une histoire de révolte.

Hier, 10 mai, journée commémorative de l’abolition de l’esclavage et inauguration du Mémorial ACTe en Guadeloupe. Pour ne pas oublier l’inhumanité des négriers dans un présent où des trafiquants modernes jettent à la mer des cargaisons d’hommes, de femmes et d’enfants.

À cette occasion, je voulais vous partager un extrait du roman Cent vies et des poussières, une chronique douce-amère dans laquelle Gisèle Pineau brosse le portrait d’une Guadeloupe tiraillée entre ses douleurs anciennes et ses fléaux modernes. Ce passage raconte l’histoire de la Ravine Claire, refuge pour esclaves en fuite fondé par deux nègres marrons, Judor et Théophée.

Cent vies et des poussières, Gisèle Pineau – extraitCent vies

   « C’était ainsi en ce temps-là, soupira Marga Despigne, dodelinant de la tête comme un vieux dindon.

   « La traite est abolie dans les colonies françaises depuis 1815. Mais l’esclavage perdure. Il faut quand même des bras pour que le travail se fasse dans les plantations. Le sucre l’exige. Les maîtres n’ont pas d’alternative. Grâce à Dieu, les bougresses font des petits. Les nègres engrossent les négresses pour engraisser le patrimoine du maître et agrandir son cheptel d’esclaves. Plus Misyé Hippolyte a des esclaves, plus il est content pour ses champs de canne, pour son sucre adoré. Et Misyé le maître revend aussi les négrillons nés sur son habitation à d’autres de ses congénères, si le cœur lui en dit, s’il a un besoin d’argent, une dette de jeu, une envie de beau voyage en Europe… Il fait pareil avec ses cochonnets, ses cabrissaux, ses poussins… Tous ses animaux…

   « Auparavant, au temps où Théophée était encore esclave, elle en avait porté six. Six petits nègres, tous propriété de son maître. Elle leur avait donné son lait et les avait vus forcir. Et puis, le cœur déchiré, elle les avait regardés partir. Vendus l’un après l’autre par Misyé le maître qui n’aime pas que ses nègres se prennent à imaginer qu’ils peuvent disposer d’eux-mêmes et des fruits de leurs entrailles. Il se moque bien de ce que les grands juristes – au pays de France – ont écrit dans le Code nègre. Il pisse sur les abolitionnistes qui ruent dans les brancards de l’autre côté de l’Océan, sur le vieux continent. Il a prévenu sa négraille : ‘’Tant que je serai vif, pas un de mes nègres ne pourra se racheter. Faut point s’attacher à ces petiots-là mêmes s’ils sont sortis de votre ventre, ce sont mes biens meubles. Je les loue et je les vends quand ça me chante ! Et compter pas sur un affranchissement ! Et je fouette et je mets à la barre ceux-là qui veulent pas entendre ce langage !’’ À ses yeux, les nègres sont pas plus civilisés que des primates. ‘’Les femelles mettent bas où il plaît à Dieu, sans grande souffrance, comme si elles allaient déféquer, dit-il dans ses conversations de salon. Quant aux mâles, ce sont de bons reproducteurs et ils aiment ça, mes étalons, vous pouvez me croire, copuler c’est leur distraction et leur plaisir après le travail. Et moi, ça m’enrichit’’.

   « Théophée est déjà une vieille femme d’au moins trente-huit ans lorsqu’elle arrive à la Ravine Claire. Et c’est presque un miracle, à son âge, elle est enceinte de son septième enfant. Et celui-là, Seigneur, elle ne veut pas que Misyé le maître Hippolyte le ravisse. Celui-là, elle craint qu’il soit le dernier enfant qu’elle puisse mettre au monde. Celui-là, Mon Dieu, elle veut le garder pour elle toute seule, pour la joie de son cœur. Celui-là, elle veut qu’il naisse libre…

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19 réflexions sur “Ecrire un cri

  1. En même temps,  » se faire plaisir et représenter sa vision du monde. »

    La peinture définit notre humeur du moment et est une belle manière de s’exprimer. J’en ai fait beaucoup avec grand plaisir
    et maintenant j’ai passé à autre chose. 😉

  2. Il arrive en effet qu’en poussant fort, on enfante un cri. Un cri d’humanité comme le tien Elisa. Un cri d’hommage et de révolte. Aujourd’hui grâce à ton cri, des millions d’opprimés ont ressuscité. Peut-être connais-tu aussi Kunta Kinte une vieille série poignante sur l’esclavage. Merci pour cet article et cet émouvant passage.
    Bises

  3. Toute forme artistique est un cri, un appel, une suite d’actes qui vont toucher un autre et un ailleurs. Chanceux sont les personnes qui parviennent à s’exprimer car bien ‘autres sont bâillonnés soit par d’autres soit par leur origine….

  4. Très beau texte! L’esclavage n’a pas disparu, il a changé de formes. Il n’y a pas de faute 😉 j’ai sciemment mis un « s » a formes! Mais ce serait trop long de tout détailler et je trouve que « ces » esclavages s’amplifient au lieu de disparaître 😦

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