Dernier jour

Il y a 10 ans, jour pour jour, un ciel bleu comme aujourd’hui, on me découvrait une tumeur maligne… Pronostic de survie pour un cancer au poumon : 1 sur 10.

J’ai cru que c’était mon dernier jour.

Anniversaire indésirable. Je ne veux pas y penser, ne peux m’en empêcher. Je respire à fond. Rejeter les pensées négatives, me concentrer sur l’ici et maintenant. Sur la petite sortie que je me suis concoctée à Lille. Voir enfin le Furet du Nord et les bouquinistes sous la grande halle.

Lille, le Grand Nord pour une bordelaise. J’allume la télé pour savoir à quel point il fera froid. Je n’aurais pas dû. Coincée entre le virus de la grippe et la promesse pré-électorale d’une virgule de plus pour les bas salaires, l’info m’arrive comme une douche glacée : « La menace terroriste se situe à un degré très élevé. La police a déjoué une tentative d’attentat… »

Est-ce mon dernier jour ?

Mon escapade prend la couleur et l’odeur de la peur. Ça pue la peur. Même quand le ciel est bleu.

Je voulais juste savoir le temps qu’il ferait, si je devais mettre un chemisier ou un pull… Là, je n’ai plus qu’une envie : enfiler un gilet pare-balles ou mieux, rester en pyjama et me recoucher.

Hors de question. Si c’est mon dernier jour, je veux le vivre debout. Je m’habille, mets une culotte un peu sexy mais pas trop (conseil de grand-mère : on ne sait jamais, si je suis blessée). Je me maquille en prenant mon temps, claque la porte de mon appartement.

Dans le métro, un panneau rouge clignote : « Colis suspect, ligne 2 interrompue ». La ligne pour aller Gare du Nord. Un signe pour que je renonce à ce voyage et reste chez moi, en sécurité ? Ne pas faire demi-tour. Si je tourne les talons, quelque chose en moi mourra.

Est-ce mon dernier jour ?

J’entre dans la bouche du monstre souterrain. J’ai la trouille. Oui je l’avoue. Une trouille qui me colle aux basques, visqueuse et indélébile. Couloirs du métro comme voie du destin. Est-ce qu’on monte à l’échafaud en escalator ?

Gare du Nord, 8h45. Je passe devant les militaires, contourne les douaniers. La peur en bandoulière, la foule est mon ennemie. Mon train est annoncé voie 9. En numérologie, c’est le chiffre de la synthèse, la fin du cycle.

Est-ce mon dernier jour ?

J’attends le départ. Envoie un sms à l’homme de ma vie, un autre à mes enfants.

Short message pour dire je t’aime.

Au cas où ce serait mon dernier jour…

20160615Jetaime

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38 réflexions sur “Dernier jour

  1. Il y a des anniversaires dont on se passerait bien. Tu évoques celui-ci avec émotion.
    Merci pour ce partage. De tout ❤

  2. Bonne nuit Elisa,
    Fureter en voyageant quelle bonne idée.
    Un texte bien écrit, évidemment 😉
    Lille une ville où je ne suis jamais allée. J’ai vu récemment un reportage la concernant. Plus belle que je ne pouvais l’imaginer.
    A bientôt.
    Geneviève

    • Oui j’avais moi aussi la fausse vision d’une ville grise et j’ai trouvé des maisons colorées et rigolotes. Les sourires sont partout 🙂

  3. Ton histoire et tes mots me touchent beaucoup. Tes derniers jours dureront longtemps encore, tu n’as pas dit ton dernier mot.
    Merci pour cet émouvant partage et toute la force et la fragilité qui transparaissent…

  4. Les mots c’est comme une rencontre… parfois ils ne font que t’effleurer, parfois ils sont si puissants qu’ils te renversent…
    C’est ce que tu fais ici…
    Merci Elisa…

  5. Moi aussi, je t’aime, ma belle.
    Tu as encore tellement à apporter au monde. Alors, n’ai pas peur. Il y a une chose que je me dis toujours, lorsque j’ai peur : Que l’Univers est avec moi. Qu’il décide bien mieux que moi même. Alors, quai n°9 ou pas, peu importe… S’il doit m’arriver quelque chose, c’est que ce quelque chose fera sens, tôt ou tard, que je le comprenne ou pas.
    Et si ma vie doit s’arrêter demain, j’aurais eu, comme toi, au moins le courage d’affronter ma peur la tête haute, et d’aller à la rencontre de mon propre destin avec le sourire. Avec la certitude tranquille d’avoir été aimée, et d’avoir aimé, et surtout d’avoir osé le dire à ceux que j’aime.

    La terreur ne gagne jamais face à l’amour.

    😉

  6. Merci Elisa, tu exprimes un ressenti commun, c’est salutaire.

    Paris fait peur. J’y vis. C’est surtout pour les enfants. Ils vont, viennent. La station Republique, près de laquelle nous avions trouvé si pratique d’habiter, est lourde de menaces. Et pourtant, combien de fois par jour l’empruntent-ils, mus par leur moteur de vie. On ne leur interdit rien, ni les concerts, ni les vadrouilles. On n’en rajoute même pas une couche sur la mise en garde.La réalité suffit. Quand on claque la porte le matin, le » bonne journée! » n’a pas changé de ton, mais il s’est chargé de sens. Mourir vivant plutôt que vivre mort reste notre credo.

    • Comme je te comprends Sylvie. Les jeunes qui sont morts au Bataclan ou sur les terrasses des cafés auraient pu être mon fils, mon neveu. J’ai passé cette terrible période à Paris, des collègues ont été touchés… Demain, ce sera nos plages comme en Côt d’Ivoire 😦 Emotion indicible, détermination affichée ! Merci pour ton témoignage, Bien à toi ❤

  7. Que d’émotions !!!!! et beaucoup d’amour surtout.
    Nous t’aimons aussi très chère amie.
    A très vite.

  8. Je lis ton texte, je ressens ce que tu dis, très bien. Mais je ne sais même pas quoi te dire mais je dois dire. Comme toi, tu dois vivre. Et tu dois dire aussi, parce que les deux marchent ensemble. Je n’ai pas envie de m’empêcher de vivre, mais y a ce gout amer constant entre la fusillade à Orlando et le policier et sa femme, des événements à des gens lambda comme nous.
    En bref, ton billet fait du bien. Mais restons sur nos gardes.

  9. Ce n’était pas ton dernier jour et tu n’as pas dit ton dernier mot. Tu as encore plein de belles choses à vivre et à nous faire partager et je m’en délecter. Merci Elisa pour ce partage et j’attends le billet sur le Furet du Nord 🙂

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