Boloss au travail

Déjà l’automne ! Les écoliers ont repris le chemin de l’école tandis que les ours rejoignent leur grotte avec un plein de graisse pour l’hiver.

Dans les entreprises, la routine reprend. Agendas surchargés, réunions qui s’enchaînent, échéances qui se télescopent… Overbooking vaut mieux que Boring.

2016-09-boloss

« Il installe sur son bureau des boites d’archives pour combler le vide. Puis il plante ses écouteurs dans ses oreilles pour ne pas entendre l’absence de sonneries.

La réorganisation est passée par ici, il paraît qu’elle repassera par là. Boite mail déserte, dossiers faméliques… Seules urgences, celles qui le conduisent au petit coin. Au retour il compte. 9 pas, tourner à droite puis 15 pas, ouvrir la porte. 10 autres pas et retour le cul sur sa chaise.

On est vendredi, jour du reporting. Sur le tableau, en face de son nom, des cases vides à compléter. Résister à la tentation d’écrire « RIEN ». Trouver des mots qui sonnent bien, qui sonnent PRO. « Benchmarking » s’annonce en fanfaronnant (définition : activité qui consiste à observer celle des autres). Parfaitement approprié, en voilà un !

Surgit ensuite « Appropriation ». Les ingénieurs des Systèmes d’Information ont été formés à l’école de Steve Job ; de nouvelles applis arrivent chaque mois. Il écrit : « Appropriation nouvelle SI ». Et de deux !

Le troisième terme se fait attendre, il arrive en soufflant. Vieux routard, usé et désabusé, il n’en peut plus d’être convoqué chaque semaine. « Développement d’outils projets ». Pour le jour où les projets reviendront de leur exil…

Un mot en –ING pour paraître dans le coup
Un autre en –TION qui rime avec réflexion
Un dernier en –MENT, sérieux invariable.

Mots remparts contre le vide. Tenir bon.

Le déjeuner pèse sur son estomac, le sommeil sur ses paupières. Si on lui avait dit enfant, qu’un jour il apprécierait de croiser les bras sur son bureau pour y nicher sa tête, les yeux fermés.

10 minutes à l’écart de ce monde qui lui reste extérieur. Comme un répit, une rémission.

Jingle mail. Il se jette sur le message surligné en grave. Il lit chaque mot attentivement. Et encore une fois pour être sûr d’avoir tout compris. Il lit jusqu’aux lignes vertes du 36ème dessous qui demandent de prendre soin de l’environnement, de ne pas imprimer inutilement. C’est important l’environnement.

En bon citoyen, il jettera le mail dans la corbeille virtuelle, avec les autres alertes aux véhicules mal garés dans le parking.

Et il reprend le fil de sa journée.
Il attend –un fil– a le temps –une corde– haletant… »

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27 réflexions sur “Boloss au travail

  1. Le bore-out, le placard, quelque soit le mot utilisé, l’humain au service de l’entreprise finit trop souvent par se déshumaniser, voire pire… J’en ai rencontré pas mal des salariés oubliés, méprisés, dédaignés, sans raison, si ce n’est qu’ils ne sont plus dans la norme… Dramatique société de consommation qui prend et jette, même les femmes et les hommes… 😦

  2. Magnifiquement cruel.
    Bravo Elisa.
    Même si de plus en plus de choses sont à présent « sans fil », il faut bien admettre que nous encore nombreux à être des marionnettes. Il serait donc plus prudent, plus vrai, plus tristement réel de dire « sans fil visible ». Que le pouvoir de l’évasion (que d’autres ont suggéré) nous envahisse et dissolve le pouvoir des marionnettistes.
    Proposition d’écoute :
    Crac
    Par le duo :
    Les Tit’ Nassels (Pour la petite histoire, ils sont de Mably, et adorables) !

    • Belle image André comme d’habitude que cette vision pantinesque de notre liberté. Merci pour ton passage et tes conseils musicaux, j’adore Soyons fous ! Bonne semaine à tous les deux 🙂

  3. La nature de l’homme ne va pas toujours avec sa fonction. Ton texte se remplit de substance lacunaire, et comme disent les commentaires plus haut, tu incarnes de suite ce personnage… désincarné. 🙂
    Belle rentrée, à part ça
    Des bises

  4. Merci mille fois Elisa pour ce superbe texte teinté de dérision. Tu décris si bien la détresse de la vacuité à travers ce personnage ! La fonction ne fait pas l’homme, parfois elle vampirise jusqu’à l’âme. Bravo !

  5. Sous l’emprise du vide et tout devient creux, insignifiant… et s’il suffisait d’une boîte d’archives pour tout combler…?
    Ici le vide a le 1er rôle, il prend toute la place ! Mais il est encore temps de lui voler sa place… alors un happy end ? Cette journée pleine de vide semble si épuisante….
    J’aime te lire comme d’hab
    Bisous Elisa

  6. Excellent ! 🙂 C’est très parlant, tes mots expriment comme un « vide » sidéral, mais en même temps un peu … poisseux…. ! 🙂
    A mon sens, on dirait que cela pourrait avoir des odeurs et relents de « placardisation » d’après le fameux Principe de Peter… Mais aussi, la relégation de l’agent administratif lambda, noyé dans une administration qui ne sait plus qu’il existe sauf pour la masse salariale.
    Ah oui ! On enrobe tout cela d’une sacro-sainte épidémie de réunionites où sont débités, comme tu l’écris, des mots qui font « important », qui ne servent qu’à brosser les égos dans le sens du poil et remplir sans fin ce fameux vide.
    Je me sens mal pour lui… mais non ! Car je sais que je me serais évadée (je me suis évadée plus d’une fois 😉 😀 )

    De nouveau super texte 🙂 et que va-t’il advenir ? ……..
    Bises

  7. J’aime! Le temps suspendu, l’angoisse latente, le stress du vide..Bien vu, bien écrit. Mais que va-t-il se passer? Rien peut-être. Raconter le néant d’une existence, pas facile comme exercice.

    • Oui, très intéressant à écrire. Faire parler le vide sans tomber dans la psychologisation… et rendre hommage à tous les placards du monde. S’il pouvaient parler… Excellent we 🙂

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