Histoires de salades qui se la racontent

Avez-vous remarqué comme il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter ?

Lors des grandes réunions de famille quand j’étais enfant, ils étaient nombreux à se lever pour raconter leur histoire ou leur blague favorite. On souriait parce qu’on connaissait déjà la fin. C’était au siècle dernier mais c’était aussi hier. Aujourd’hui, si quelqu’un réclamait une histoire, il est fort probable que seul un silence gêné lui répondrait.

Mais où sont passé nos conteurs ? Ont-ils rejoint le paradis des dinosaures qui n’ont pas su s’adapter ? Les avons-nous laissé partir comme autant d’applis devenues obsolètes ?

Au début était le verbe…

Voilà quelques mots qui montrent bien le rôle essentiel du récit dans la construction du monde et des sociétés humaines. Pour Roland Gori, « le propre du récit est de faire circuler la parole dans l’infini de ses équivoques, de raconter l’histoire qui s’éprouve en se transmettant sans jamais prétendre se livrer dans sa totale vérité ».

Dans son essai, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, il soutient l’hypothèse que la parole prendrait sa source dans l’expérience du non-savoir, expérience qu’approche sans l’épuiser la pensée de la mort.

Ainsi, quand nos sociétés modernes jettent sur la mort un voile aseptisé au sein des hôpitaux ou à l’ombre des maisons de retraite, c’est l’histoire de l’homme que nous mettrions à distance.cygne

Le cadavre nourrit l’angoisse des hommes qui croient au Jugement dernier et de ceux qui n’y croient pas (André Malraux).

Dans notre cas, c’est plutôt l’imaginaire qui serait nourri. Car ce serait chez le mourant que le récit prendrait une forme communicable, porteuse non seulement de son savoir ou de sa sagesse, mais aussi et surtout de la vie qu’il a vécue, c’est-à-dire la matière dont sont faites les histoires.

Peut-être ceci explique-t-il le succès des livres-témoignages poignants de ceux qui ont côtoyé la mort… Pour remettre la mort au centre de la vie ?

Et au milieu…

Si la pratique du récit authentique se perd, quelles conséquences pour nous, pour notre monde ? Avons-nous inventé de nouvelles formes qui remplacent celles qui ont disparu ?

À l’heure où les conseillers en développement personnel mettent en avant les compétences à savoir pitcher pour se vendre et prônent le story telling pour marquer les esprits, j’ai tendance à penser qu’il existe aujourd’hui un vide béant qui peine à se combler.

J’ai aussi tendance à penser que raconter, c’est vivre et c’est faire vivre.

 img_4177