Je n’ai pas écrit une ligne depuis un mois. Alors qu’il me manque seulement 30 pages pour terminer mon roman, je reste à l’écart de mon histoire. Pourquoi ?

La vérité ? J’ai d’autres mots à écrire. Ces mots, je ne veux pas seulement les coucher sur le papier, je veux les crier, les expulser de ma gorge, les jeter à la face du monde, qu’ils rebondissent, ricochent, trouvent leur écho…

J’adore les mois de septembre, le soleil d’automne, l’odeur des cahiers neufs et des petits matins frileux. Pour moi, la rentrée est synonyme de renouveau après la parenthèse de l’été. Un élan vers d’autres projets, d’autres rencontres…

Ce mois de septembre a le parfum de l’étrange.

Cette année, la vie n’a pas repris complètement ses droits.

Le monde retient son souffle en attendant de pouvoir respirer sans masques. Les rêves et les possibles ont cédé la place aux injonctions punies par une amende ou la réprobation sociale. Aujourd’hui, je vois chacun se permettre de juger l’autre sans empathie.

Tu ne mets pas ton masque ? Tu es un inconscient, un mauvais citoyen-ami-frère. Tu mets en danger la planète, la ville, moi. Tu mets ton masque ? Tu es un peureux qui m’empêche de respirer, un geôlier, un dictateur…

Ce qui m’a le plus choquée, ce sont des propos qualifiant les jeunes de « sauvageons » parce qu’ils osaient faire la fête ! Petite question aux anciens qui ont échappé à Al Zheimer : qu’avez-vous fait, vous, en temps de guerre, pour oublier l’espace d’un instant la bombe qui pouvait vous exploser la tête ?

J’aime l’idée que les jeunes continuent à faire la fête, qu’ils vivent leur printemps. Puis je leur fais confiance pour qu’ils prennent des précautions avec les personnes fragiles. À condition que celles-ci le souhaitent. Certains de nos anciens préfèrent prendre le risque d’une espérance raccourcie de quelques mois plutôt qu’une longue fin de vie qui s’étiole, loin de toute chaleur humaine alors que le froid se rapproche…

Tout l’été, tout au long de ce mois de septembre, j’ai assisté à l’instauration de ces nouveaux échanges sociaux sous l’égide d’une pensée unique, celle du « c’est pour ton bien et celui de tous, le mien surtout ». Si triste de voir qu’on oubliait de faire appel aux qualités humaines. Dans la gestion de cette crise, ce sont les grands absents : l’intelligence, le sens des responsabilités…

Nous ne sommes plus des êtres humains détenteurs du libre-arbitre, nous ne sommes plus que des agents de contagion potentiels, un danger pour l’autre, un ennemi à tenir à distance.

Notre président l’a dit ce mercredi. Le monde a changé. Nous passons d’un monde d’individus libres à une société de citoyens unis et solidaires… Où a-t-on vu que la liberté s’opposait à la solidarité ? Quel type de dirigeant démocratique peut tenir ce discours et s’en réjouir ?

Il y a presque 15 ans, on m’a diagnostiqué une tumeur au poumon. Je sais ce que c’est que d’être épuisée par la maladie, d’avoir du mal à respirer, essoufflée au moindre effort, cherchant un brin d’air pour pouvoir avancer un pas de plus…

Je sais ce que c’est que de regarder la mort en face, de me dire que mon heure est venue, que je dois quitter ceux que j’aime, qu’ils continueront sans moi…

J’ai eu beaucoup de chance, j’étais opérable. D’un coup de bistouri, on a enlevé les cellules pourries qui empoisonnaient mes poumons. Malgré tout, mon pronostic de vie pour les 10 ans à venir était de 1 sur 10. Pendant ces 10 années, j’ai vécu avec cette épée de Damoclès, à retenir mon souffle et mes peurs chaque hiver. À ne pas être totalement vivante, plutôt une survivante.

Ensuite, j’ai dû réapprendre à vivre. Et ça n’a pas été simple, ça m’a demandé beaucoup d’efforts. Je suis sortie de cette maladie avec deux séquelles :

  • Un lobe en moins et des capacités respiratoires réduites. Si cette saleté de covid me chope, je ne suis pas certaine que ce qui me reste de poumon soit suffisant pour que j’en réchappe.
  • Une furieuse envie de vivre et d’aimer pleinement. L’homme de ma vie, mes enfants, mes petits-enfants, ma famille, mes amis, les inconnus que je croise et qui tous, embellissent ma route. Et je ne m’oublie pas dans l’équation. Je savoure le temps et les moments partagés. Je sais, c’est inscrit dans ma chair, le temps est compté et chaque moment compte.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle aujourd’hui, j’ai tant de mal à accepter de voir le monde voûter les épaules en attendant des jours meilleurs. Je sais trop combien c’est difficile de revenir sur le chemin de la vie ensuite.

Ces derniers temps, je reprends espoir. Un peu partout, des voix commencent à s’élever. Nicolas Bedos, qui crie qu’il veut vivre quitte à en mourir. Un débat dans l’émission de Laurent Ruquier dont je retiendrai cette phrase : La vie n’est pas que biologie. Des voix s’élèvent, illustres ou anonymes comme cette lettre de Denise H., 88 ans, ci-jointe.

Ce qui me questionne, ce n’est pas le pourquoi du comment, ce qui me taraude ce sont les conséquences de l’instauration d’une société basée sur le « Sauve qui peur ». Quel effet auront ces règles sanitaires sur notre système humanitaire ?

Les mots se libèrent, les miens, ceux des autres. Je retrouve ma voix.

J’écris pour parler aux silences, mes histoires racontent celles de personnages qui luttent pour se libérer des carcans de tous types, ceux qu’ils s’infligent eux-mêmes, ceux que la société leur impose. J’écris pour explorer les zones d’ombre, ce qui se cache sous la surface. J’écris pour célébrer la vie, pour dire qu’elle vaut la peine qu’on se batte pour elle.

Je suis auteure, ni épidémiologiste, ni soignante, ni politologue. Et avant tout, je suis un être humain, sensible et pensant, (je n’ose plus dire libre) dans un monde qui change et que je ne comprends pas.

Mon questionnement est celui-ci.
Avoir peur de mourir vaut-il la peine de s’empêcher de vivre ?

Je ne suis pas non plus une polémiste. Ce billet un peu long n’a pas d’autre intention que de libérer mes mots et de les partager avec vous. Sans injonction de ma part, juste une invitation à réfléchir sur la façon dont nous voulons vivre ensemble, non pas demain mais ici et maintenant, dans ce présent qui s’attarde.

Ce billet, c’est aussi ma façon de prier, d’espérer que mes mots vous protègeront. *

Prenez soin de vous,
Restez vivants,
Élisa

* Cette citation est empruntée à Françoise Lefèvre. Je vous laisse en compagnie d’autres paroles inspirantes.