Écrire 1000 vies

Lire et écrire

C’est le conseil numéro 1 de nombreux auteurs parmi les plus grands, Stephen King, Bernard Weber, Douglas Kennedy…. Lire pour découvrir, s’inspirer, prendre modèle…

« Quand je lisais Ray Bradbury, enfant, j’écrivais comme Ray Bradbury ; tout était vert et merveilleux, tout était vu à travers une vitre que maculait la graisse de la nostalgie. Quand je me suis mis à lire James M.Cain, tout ce que j’écrivais était sec, laconique, dur. Quand ce fut au tour de Lovecraft, ma prose devint luxuriante et byzantine. Les histoires que j’ai écrites pendant mon adolescence mélangeaient toutes ces sources et composaient un brouet hilarant. Ce genre de salade russe stylistique est un passage obligé dans le développement d’un style personnel, mais il ne s’opère pas à vide. Il faut beaucoup lire et, ce faisant, sans arrêt réviser et redéfinir votre propre travail.

J’ai du mal à croire que les gens qui lisent très peu (voire pas du tout, dans certains cas) puissent prétendre écrire et s’attendre à ce qu’on apprécie leurs textes ; c’est pourtant ce qui arrive. Si j’avais reçu cinq cents pour chaque personne m’ayant confié qu’elle voulait devenir écrivain(e), ajoutant qu’elle n’avait pas le temps de lire, je pourrais me payer une table dans un bon restaurant. N’y allons pas par quatre chemins : si vous n’avez pas le temps de lire, vous n’avez pas celui d’écrire, ni les instruments pour le faire. C’est aussi simple que ça. La lecture est au centre de l’activité créatrice d’un écrivain. » Stephen King, Écriture : Mémoires d’un métier

S’inspirer n’est pas plagier

S’inspirer, n’est pas imiter, c’est capter l’essence des mots tels qu’ils ont été agencés par l’auteur et tels qu’ils nous touchent au cœur. C’est comprendre et voir comment ces façons de faire résonnent et nourrissent notre propre pratique.

Moi, quand je serai grande, je veux écrire comme Laurent Gaudé.

Ce que j’admire par-dessus tout chez cet auteur, c’est sa capacité de transmettre des émotions puissantes avec des mots simples, à nous plonger dans l’atmosphère de ses histoires jusqu’à nous faire oublier où nous sommes. Dans Le soleil des Scorta, dès les premières pages, j’ai accompagné son personnage sous le soleil, sans même savoir qui il était, il m’a embarquée, j’ai eu chaud avec lui, j’ai avancé avec lui, vibré à son rythme…

Hier soir, j’ai lu Paris 1000 vies. C’est un petit livre, pas vraiment un roman, et encore une fois, les mots de Laurent Gaudé m’ont scotchée. Voici le pitch :

« Un soir de juillet, sur l’esplanade de la gare Montparnasse, le narrateur est apostrophé par un homme agité qui répète plusieurs fois sa question : Qui es-tu, toi?

Guidé par cette ombre errante, il déambule de nuit dans un Paris étrangement vide où les époques se mêlent. Tant de présences l’ont précédé dans cette ville qui l’a vu naître, et ce sont autant de fantômes, illustres ou inconnus, qu’il faut dire, apaiser, écrire, avant de revenir au grand appétit de la vie.

Entre art poétique et récit fantastique, l’auteur célèbre sa ville et se souvient, à la fois sincère et discret, heureux d’être un parmi les hommes et de chanter, le temps d’une nuit, ces mille vies qui nous devancent, nous accompagnent, nous prolongeront. »

Pour écouter Laurent Gaudé expliquer sa démarche, cliquez ici
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Écrire à la manière de…

Hier soir, j’ai lu Paris 1000 vies. Toute la nuit, j’ai arpenté Paris sur mes propres traces. Paris où je viens de passer 3 merveilleuses années, à m’imprégner de son atmosphère, de sa diversité, à me gorger de rencontres fabuleuses. Mais ceci sera une autre histoire…

Hier soir, j’ai lu Laurent Gaudé et ce matin, je me suis réveillée avec la furieuse envie d’écrire à la manière de… Un texte spontané, une balade dans une ville qui m’a marquée, émotion d’une nuit qui meurt dans la lumière.

Les cicatrices des baleines

Tadoussac, Québec. Je suis arrivée par hasard dans cette crique excentrée, cherchant à fuir les bruits des touristes qui m’empêchaient de m’entendre, au moment où le soleil se fondait dans l’horizon. Je me suis assise sur ce rocher. Les pieds dans le sable et les cailloux, j’étais bien. Juste bien. Ne rien faire, jouir du moment présent, sans penser ni réfléchir, profiter d’une parenthèse inattendue, et du murmure de l’eau quand il caresse la terre…

C’est alors que j’ai vu. À quelques mètres à peine, un souffle lancé dans les airs, un mouvement, une ondulation rompant la surface des eaux, deux baleines venues se régaler de krills avant la nuit. Comment font les baleines pour dormir ? Est-ce qu’elles ferment les yeux et se blottissent dans les vagues comme nous, dans nos draps ? Est-ce qu’elles rêvent ? On dit qu’elles sont la mémoire du monde, orques matriarches glissant dans les océans, nos derniers liens avec l’eau originelle.

Je suis restée sur mon rocher, sirène captive de leur ballet. Je pourrai jurer que je les ai entendues chanter. La nuit est tombée derrière mon dos. Une petite voix m’invite à rentrer, à retourner à l’hôtel. Mes muscles protestent, engourdis et heureux de l’être. Je suis d’accord avec eux. Moi aussi, je veux rester là, connectée à la nuit, à ce qui frémit juste derrière. Il suffirait d’un rien, d’une main tendue, d’un pas de côté, d’un regard en coin peut-être, pour en percer les mystères.

Je ne veux pas partir. Et je ne peux pas rester. Je suis là, indécise, paralysée, excitée. Quelque chose va se produire, mon intime conviction.

Le vent se lève et se met à souffler, les branches des arbres s’élancent et se balancent dans sa cadence. Froissements, bruissements, grincements… Partout, les bruits chuchotent et ricochent, cernant le silence.

Des ombres se détachent de la nuit, décalcomanies sans consistance. Elles s’approchent et je me pousse pour les laisser passer, elles me font signe de la main, je ne sais pas si c’est pour me remercier ou me rassurer. Elles sourient et avancent, surgissant de toutes parts, de sous les arbres sur la dune, de derrière les rochers, il me semble même que certaines sont sorties d’entre les grains de sable. Elles se dirigent vers l’eau, vers les baleines.

Un feu s’allume soudain dans la nuit. Pas un feu follet éphémère et gracile. Un bûcher puissant, avec des flammes folles qui s’élèvent vers le ciel, entraînées par le vent dans une danse suppliante.

Les silhouettes s’installent autour du brasier et prennent corps. Il y a des femmes et des hommes, quelques enfants. À leurs cous, sur leurs torses nus, des rangs de colliers, perles et coquillages, des plumes sont fichées dans leurs cheveux tressés et enduits d’huile de castor.

Ils trépignent, leurs pieds ne tiennent plus en place, ils martèlent le sol au rythme des grelots attachés à leurs chevilles, leurs corps ondulent dans un même mouvement hypnotique, leurs gorges laissent monter des sons gutturaux et rauques, les lèvres s’ouvrent et chantent.

Toute la nuit, la mélopée a suivi la course de la lune pour raconter ce monde qu’on disait nouveau qui est aujourd’hui passé, l’ancien qui a disparu, les festins d’été et les départs pour les chasses d’hiver, l’arrivée des colons sur ces grosses barques en bois sombre, les massacres pour quelques peaux, les maladies génocides, le tonnerre des fusils, les clôtures enfermant les terres, les enfants séparés des mères…

Puis l’ombre s’est faite moins épaisse, les étoiles moins brillantes et les silhouettes se sont estompées, avant de se dissoudre dans la lumière. Je suis sortie de ma transe. Étourdie, le corps ankylosé, et pourtant, me sentant incroyablement vivante. Plus que vivante. Dépositaire de milliers de vies qui ne s’effaceront que lorsque les plaies auront été cicatrisées.