Auteure en arbres

« Écrire, c’est très dur, avec de grandes fenêtres de joie » a dit Andrée Chédid

Aujourd’hui, j’ai enfin terminé mon deuxième roman, celui qui m’a posé tant de problèmes, mes petites voix intérieures me hurlant que j’en étais incapable, que mon premier était un coup de chance et que, de toute façon, je ne ferai pas aussi bien, que les lecteurs s’apercevraient enfin que j’étais une imposture d’auteure… blablabla… Vous voyez le tableau ?

J’ai beaucoup travaillé sur ce manuscrit et j’avais envie de revenir sur le chemin que nous avons fait ensemble, lui et moi. Et le partager avec vous. Si ça vous intéresse, suivez-moi.

Tout commence assez mal, je crache une première version de l’histoire dont j’ai rêvée. Une phase incontournable puisque tout ce qui n’est pas écrit n’existe pas. Je n’aime pas cette étape car les mots reflètent rarement ce que je veux écrire. Souvent fades ou mal agencés, ils m’agacent. Le texte grandit, les pages prennent forme mais c’est généralement assez mauvais. C’est pourquoi je mets du temps, j’avoue, je procrastine souvent pendant cette période. Mon objectif pour le troisième roman : accepter d’écrire moche et aller plus vite pour passer le cap.

Une fois cette épreuve terminée, je laisse le texte de côté pendant plusieurs semaines, un peu comme une pâte qui doit poser avant de pouvoir se lever. Pendant ce temps, j’essaie de résister à l’envie d’aller gommer tous les défauts. Je me concentre sur les rêves que je nourris pour cette histoire, je parle à mes personnages, je leur demande ce qu’ils en pensent, s’ils sont contents. Je vais me promener sur les chemins que je décris ou je regarde des photos, des documentaires, je m’imprègne de l’atmosphère. Si je me rends sur place, je provoque des rencontres et j’engage des conversations dont quelques miettes se retrouveront dans les dialogues. Je termine souvent cette période avec une pile de post-it impressionnante qui viendront nourrir la première version.

Voilà enfin le moment que je préfère, la réécriture. D’abord relire l’histoire, la redécouvrir, me lamenter souvent, me laisser surprendre aussi. C’est à chaque fois, une jubilation intense. J’ai toute cette matière devant moi, imparfaite et prometteuse, que je vais pouvoir sculpter, ciseler, trancher. C’est ma facette Pygmalion, aider à grandir et révéler la valeur cachée. Généralement, c’est à ce moment que je pars en retraite d’écriture. Je m’isole dans un face-à-face entre mon histoire et moi, et rien ni personne ne doit s’interposer.

Je sors de ma grotte quand je m’aperçois que, seule, je ne peux plus rien pour l’histoire et que j’ai besoin de l’aide d’une personne de confiance, qui me rassure et m’aide à y voir clair.

C’est tellement difficile d’écrire. On a besoin d’être porté, écouté, exalté, secondé, et parfois secouru et soigné, quand on perd confiance en soi, ou quand on tombe et qu’on s’écrase au pied de son livre. On a besoin de la foi d’un autre, d’un regard bienveillant et empli de confiance. La foi seule de l’artiste souvent n’est pas suffisante pour accomplir un chemin solitaire qui parfois dure trois ans. » Éric Reinhardt

Pour ce deuxième roman, j’ai eu beaucoup de chance. Trois personnes de talent ont accepté de me relire et chacune m’a offert un magnifique cadeau.

  • Nadia Bourgeois, auteure et animatrice d’ateliers d’écriture qui décoiffent, m’a aidée à améliorer la cohérence et la profondeur du récit. Nous travaillons souvent ensemble et c’est toujours riche et joyeux.
  • Pascal Perrat, mentor et éveilleur d’idées, ne laisse rien passer ni à l’histoire ni aux mots. C’est quelqu’un qui vous pousse au plus loin de vous-même, ni plus ni moins, exigeant autant que bienveillant.
  • Et enfin Sylvianne Perrat, animatrice d’atelier d’écriture émotionnelle. J’ai vécu avec elle une expérience extraordinaire. Elle a su percevoir tout ce que je n’avais pas osé écrire et qui pourtant, flottait entre les lignes. Par ses yeux, par notre échange, à l’instar d’une sage-femme, elle m’a aidée à extraire l’histoire de mes tripes pour que je la prenne dans mes bras et que je la porte pleinement.

Une dernière réécriture où j’incorpore ce que j’ai entendu et ressenti, pleinement consciente de mes choix. Et voilà, c’est fini ! C’est l’heure de mettre un point final à l’histoire. Comment décrire ce sentiment de joie extrême, fulgurant, presque extatique. Je suppose que c’est la même adrénaline pour un coureur qui franchit la ligne d’arrivée, ou un alpiniste qui plante son drapeau en haut d’une montagne. Une sensation tellement puissante que je peine à rester dans ma peau, je voudrais sauter, crier, courir, embrasser tout le monde… oui je sais, ce n’est pas tendance.

L’ivresse ne dure pas bien sûr, et tant mieux car mon cœur n’y survivrait pas. Redescendre de mon nuage n’est pas facile, c’est comme un grand vide qui s’installe et qui gratte, désagréable comme des milliers de piqûres car en fait, je n’ai qu’une envie, retourner là-haut et c’est impossible. L’instant est passé et il ne reviendra pas. Je sais, j’ai essayé. Alors je tourne en rond, perdue, ne sachant vers quelle histoire me tourner.

J’en étais là quand Laurence Marino m’a proposé de demander à mon arbre.

Nous nous connaissons bien toutes les deux et j’ai cru qu’elle me parlait de l’une de ces balades en forêt dont je suis coutumière. Je me promène parmi les arbres puis je m’assieds à leur pied, au milieu de leurs racines ou je m’installe face à eux et je me perds dans la contemplation des nœuds formés sur leur écorce. Certains ont des formes humanoïdes et je me surprends souvent à papoter avec eux

Laurence, auteure de talent, met aussi aujourd’hui sa pratique de l’écriture au service du développement personnel de celles et ceux qu’elle accompagne en coaching. Ce qu’elle m’a proposé, c’est de construire mon arbre d’auteure.

Pendant deux heures qui ont filé comme cinq minutes, les mots et les formes m’ont entraînée à la rencontre de mes racines, de mes branches, j’ai dessiné mes feuilles et les fruits que j’avais déjà récoltés, ceux qui pourraient encore germer… Une expérience ébouriffante ! Mot après mot, dessin après dessin, j’ai vu apparaître mon chemin, celui dont je viens et celui où je pourrais aller si j’osais.

Aujourd’hui, mon arbre est accroché sur le mur en face de mon bureau. Il n’est pas très beau mais c’est le mien et je l’aime. Quand les doutes reviennent comme ils font toujours, je m’agrippe à ses branches, à sa force et j’envoie valser ces parasites au loin. J’ai autre chose à faire qu’à les écouter, j’ai une nouvelle histoire à écrire.