Bouffées d’inspiration

Contrairement au mythe, l’écrivain n’est pas un être solitaire. C’est un vampire qui se nourrit de son environnement, des paysages, des gens, des situations… Ôtez-lui la possibilité d’observer et c’est une grande part de son imagination qui s’envole.

La levée des restrictions des déplacements résonne comme un retour à la liberté de s’inspirer, rêver, jubjoter… Je viens de découvrir ce mot et j’aime sa sonorité. Inventé par les auteurs du « Baleinié : Dictionnaire des tracas », il signifie : émerger d’un rêve sans savoir la fin et tenter d’y retourner pour connaître la suite. En clair, rêver de rêver. Génial, n’est-ce pas ?

Avant le dernier reconfinement, nous avions fait une incursion dans la baie de Somme.

À l’origine, un simple îlot surgi de l’eau et bien décidé à ne pas replonger, des falaises mortes pour abriter les vivants. Ils sont nombreux à être passés par ce coin de terre, cerné par la boue et le ciel.

1066, Guillaume, duc de Normandie y attend des vents favorables pour mettre le cap sur l’Angleterre, remporter la bataille d’Hasting contre Harold et être couronné roi à la Noël. Pour lui, le tremplin vers le triomphe. Pour Jeanne d’Arc, la fin du chemin, le début du supplice. La jeune fille traverse la petite ville en 1431, encadrée par l’armée anglaise. Dernière étape avant d’être emmenée à Rouen pour y être brûlée.

Attaquée, pillée, incendiée, détruite et chaque fois reconstruite, la petite ville de Saint-Valéry-sur-Somme est toujours debout. Elle accueille depuis des siècles les visiteurs dans ses ruelles et les phoques sur ses plages.

Depuis les hauteurs, rien ne s’oppose aux regards, les marais s’étendent jusqu’à l’horizon, herbeux ou mousseux quand la marée vient les recouvrir de ses traînées salées. Rien ne vient troubler les rêveries, l’inspiration libérée de l’espace et du temps.

De nombreux poètes et romanciers ont trouvé l’inspiration dans cette baie. Suspendus sur des poteaux, leurs mots jalonnent la jetée et s’offrent aux vents passants.

Le chenal a inspiré à Anatole France en 1886 une réflexion profonde sur la condition canardesque : « Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord du chenal et jettent, à plein bec dans l’air, leur coin-coin satisfait. Leurs battements d’ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu’ils sont contents. L’un d’eux repose à l’écart, la tête sous l’aile. Il est heureux. À la vérité, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir ; la vie est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n’est pas d’être mangé. Le malheur, c’est de savoir qu’on sera mangé ; et il ne s’en doute pas. »

Sidonie Gabrielle Colette, de sa prose sensuelle, décrit ainsi le retour de la marée : « La mer est partie si loin qu’elle ne reviendra peut-être plus jamais ?… Si, elle reviendra, traîtresse et furtive comme je la connais ici. On ne pense pas à elle ; on lit sur le sable, on joue, on dort face au ciel, -jusqu’au moment où une lange froide, insinuée entre vos orteils, vous arrache un cri nerveux : la mer est là, toute plate, elle a couvert ses vingt kilomètres de plage avec une vitesse silencieuse de serpent. »

La Picardie Maritime a également inspiré Victor Hugo. Saint-Valéry-sur-Somme inspire en 1836 son célèbre poème Océano Nox. Je vous laisse avec ce texte magnifique.

Très bonne semaine à tous.