Personne ne t’a demandé d’écrire un roman

Qu’est-ce qu’on offre à un auteur pour son anniversaire ?
Des livres bien sûr !

Parmi ceux que j’ai reçus, il y avait un tout petit livre, quelques dizaines de pages : Personne ne t’a demandé d’écrire un roman, d’Alison Lurie.

Dans ce livret, cette grande dame de la littérature américaine raconte ses souvenirs, comment elle est venue à l’écriture enfant, puis adulte, dans ces années 60 où la norme pour les femmes était de devenir la maîtresse de maison parfaite. Autodérision, impertinence et tendresse, un vent de liberté complice, dernier cadeau à ses lecteurs…

Voici quelques extraits et je parie que nous serons nombreux à nous y retrouver.

« Petits, tous les enfants sont créatifs et pleins d’imagination ; et tant qu’ils sont petits, ces qualités sont généralement encouragées. Leurs peintures cracra mais charmantes sont exagérément admirées, montrées aux visiteurs, exposées aux murs des cuisines. Mais quand les enfants grandissent, l’encouragement de l’imagination est discrètement remplacé par l’encouragement de ce qui devient déjà plus important, les signes annonciateurs de succès d’adulte.

[Vieille Fille.] Voilà : ce que serait mon avenir. Je le savais à cause de la sorte d’encouragements que je recevais de la part des adultes. Exactement comme pour les Vieilles Filles, tout ce que je produisais était accueilli avec enthousiasme.

La première fois qu’elle tenta d’arrêter d’écrire pour devenir normale et heureuse, elle ressentit une sensation d’intense ennui. Maintenant que je n’étais plus écrivain, le monde semblait plat et vide, vidé de tout possible et de toute signification.

La seconde fois, c’est dans un accès de découragement profond : J’avais publié deux enfants mais mes deux romans étaient mort-nés.

Evidemment, l’histoire ne s’arrête pas là. Ce n’est pas non plus seulement mon histoire. Tous les écrivains ne naissent pas avec les pieds montés à l’envers, mais la plupart, si j’en crois mon expérience, se sentent parfois comme des sorcières ou des sorciers, un peu malfaisants, un peu particuliers, un peu abîmés. Au moins jusqu’à récemment, c’était particulièrement vrai pour les femmes qui, pour continuer d’écrire, devaient lutter non seulement contre les esprits malins ordinaires de la nécessité économique, de l’indifférence éditoriale et du doute ; mais aussi contre la peur de ne pas être « normales » – quelle que soit la définition courante du mot. Dans le passé cela signifiait rester à la maison et tenir gaiement son ménage ; aujourd’hui, plus souvent, cela signifie avoir un travail prenant. Mais dans les deux cas, l’exigence sous-jacente est la même, exactement comme pour les hommes. C’est une exigence toujours fatale à un écrivain : travaillez, soyez conforme, acceptez, réussissez ; oubliez votre impulsion enfantine de jouer avec les mots, de réimaginer le monde. »

Je m’arrête là sinon je vais me laisser aller à retranscrire le livret dans son intégralité tant son témoignage m’a touchée en plein cœur. Ecrire c’est difficile, c’est vrai. Il faut lutter contre les standards, contre les peurs de ceux qui nous aiment, contre soi. Il est tout aussi exact que personne ne nous y oblige.

Mais on ne peut pas s’arrêter d’écrire, c’est comme une nécessité qui nous pousse. Alors on se rassure comme on peut. On a tous entendu parler des rituels auxquels chaque écrivain s’adonne avant de se lancer sur la page. Jean-Jacques Rousseau trouvait son inspiration en marchant, Victor Hugo écrivait nu et souvent debout alors que Marcel Proust ne travaillait que la nuit, couché dans son lit…

Tous les auteurs ont leurs rituels magiques, talismans contre ces peurs qui nous habitent. Pourquoi ces peurs ? Peut-être parce qu’à travers nos pages, on s’expose dans son intime, même par petits bouts, même si on dit que ce n’est pas pour de vrai. Ou parce que dans la création, rien n’est rationnel, on a beau suivre le plan, le résultat ne nous appartient pas.

J’ai, moi aussi, quelques petits rituels. Celui que je préfère, c’est celui-ci :
Lorsque les doutes s’emparent de moi, qu’ils sont plus fort que ma nécessité à écrire, j’écris quand même. Sur tout et n’importe quoi, sur ce qui me tombe sous les yeux, sur mon humeur, et même parfois sur le fait que je n’ai pas envie d’écrire aujourd’hui.

Cette semaine par exemple, j’ai écrit sur un crayon rebelle que je voulais tailler.

Taillure d’écriture

Samedi, cinq heures du matin. Le moment que j’attends toute la semaine. Ma parenthèse, ma bulle, ce qui donne un sens à ma vie, ce sans quoi quelque chose se dérègle, un moment pour écrire. Retrouver mes personnages, les plonger dans le chaos ou les sauver… si je veux.

Je sors mes crayons. Ils sont douze, chacun avec leur personnalité. Avant chaque séance, je les taille puis je les pose sur ma droite, à côté de l’ordinateur. Ils sont mes remparts contre les blocages, l’intelligence de la main au secours des pannes de cerveau.

Le premier que j’attrape ce matin-là est le 2B, un tendre. Je l’insère dans le taille-crayons jusqu’à sentir la pointe toucher le fond. Appuyer avec délicatesse, tourner sans se presser. Un dentelle de bois apparaît. Crac ! La mine a cassé. Je ressors le crayon, du graphite reste collé sur la lame. Je nettoie et j’hésite. Laisser le 2B au repos et tailler un HB plus sec ? Non, ce n’est pas un crayon qui va faire la loi.

Je saisis à nouveau le 2B. Insérer, appuyer, tourner… Crac ! la taillure en suspens retient son souffle. Ce crayon m’agace. Nettoyer. Insérer. Appuyer. Tourner… Crac ! Cette fois, ça suffit. Je ne vais pas laisser un bout de bois pourrir ma séance d’écriture ! Direction le congélo. Tu reviendras quand tu te seras endurci, mon gars. Au suivant !

Psittt :  Ce petit texte m’a été inspiré par John Steinbeck qui avait comme manie d’écriture, de poser sur son bureau 12 crayons bien taillés et parfaitement alignés… Pour vous avouer toute la vérité, dans mon idée, il s’agissait de mon eye-liner mais ça, personne n’est obligé de le savoir.