Je suis un monstre

Et voilà ! Déjà une semaine de passée à Francfort. La ville est magnifique, je la découvre un peu chaque jour. Je vais à la rencontre des gens avec les quelques mots d’allemand qui me sont revenus. Parfois, ils me proposent de passer à l’anglais mais dans ma tête toutes les langues se bousculent. C’est un joyeux bordel et j’adore !

Je voulais partager avec vous ce que j’ai vécu pendant cette première semaine de résidence. J’avais prévu un super programme d’écriture, une sorte de mega-Nanowrimo, au moins 2 000 mots par jour. Autant vous dire que j’en suis loin. Et qu’en plus, je ne compte même pas. Ici, loin de tout, je me laisse porter, je laisse venir à moi ce qui émerge d’où, je ne sais pas, je ne me pose même pas la question.

Il paraît que ça s’appelle le lâcher-prise, une sensation étrange comme si j’étais hors-sol. Je ne sais pas vraiment comment le définir. C’est une première pour moi qui suis plutôt dans l’organisation. Alors je vais continuer à en profiter et puisque les mots me manquent pour partager ce moment avec vous, je vous laisse en compagnie d’un texte court, écrit un soir d’insomnie.

Mais je vous rassure, tout va très bien !

Je suis un monstre…

Je suis un monstre. Une aberration de la nature. Dans un monde bien fait, je ne devrais pas exister. Qui m’a créé, qui m’a autorisé à vivre ? Dieu ? S’il existe, j’aimerais bien lui dire un mot à celui-là. Lui demander si c’est moi qu’il voulait punir ou si je suis la punition des hommes ?

Mais tout cela n’a plus d’importance. Le monstre que je suis aura disparu de la surface de la terre avant la fin de la nuit. Cette fois je n’échouerai pas. Voilà des années que je ne lutte plus, que je ne me nourris que par faiblesse, lorsque ma volonté vacille.

Ici dans ce marais nauséabond, loin de tout et des tentations. Les libellules savoureuses mais trop petites pour assouvir ma faim, les crapauds avec leur texture visqueuse et leur goût de terre pourrie. Les rapaces, ceux qui sortent la nuit, volent trop haut, trop vite. Je n’ai plus assez de force pour les happer en plein ciel.

La lune éclaire la surface du marigot. J’attends qu’elle atteigne le point le plus haut, sa pleine puissance. Puis je sortirai de l’eau. Tellement affaibli qu’il lui faudra peu de temps pour aspirer le peu d’énergie qui me reste. Je la laisserai faire. Je ne me débattrai pas, je resterai sous son rayon, exposé, consentant, jusqu’à la fin.

C’est l’heure. J’émerge peu à peu de l’eau noire. Ma tête, mes épaules… Le vent caresse mon crâne, je sens son souffle sur ce qui me tient lieu de peau. Mon ventre, mes jambes. J’y suis presque. La lumière blanche m’enveloppe, mes pores exhalent une brume légère, la température de mon corps baisse, j’y suis presque.

Au loin, un moteur rugit. Une âme égarée. Elle ignore sa chance. Si elle était venue un autre soir, je l’aurais probablement attrapée, déchiquetée, dévorée. Je n’aurais pas dû laisser le passé remonter dans mes souvenirs. Ma faim se réveille, elle m’appelle, elle me tord en deux. Mes pieds luttent pour ne pas me soustraire à la lumière, pour ne pas rentrer dans l’ombre, pour ne pas courir vers ma proie.

Au loin, des cris, des rires. La vie. La faim me presse. Vite, Lune, dépêche-toi, il faut en finir. Baigne-moi de ta lumière.

Le vent souffle plus fort, comme s’il partageait mon tourment. J’entends son hurlement. Ou bien est-ce le mien… Le vent souffle et pousse des nuages devant la lune. Sa lumière s’éteint, laissant la faim prendre le dessus. Je m’élance.

Je suis un monstre. Une aberration mais c’est ma nature.