À bons contes…

En redécouvrant les contes de leur enfance avec leur fille, Karrie Fransman et Jonathan Plackett se sont demandé pourquoi les princesses attendraient toujours sagement leurs princes charmants ? Et pourquoi les princes n’auraient pas le droit d’aller au bal ?

À l’aide d’un algorithme, ils ont interverti les genres et les rôles et nous proposent aujourd’hui l’histoire du Bel au Bois Dormant ou de Souillon… Un monde où ce sont les princesses qui sautent sur leur fidèle destrier pour sauver les princes endormis, où les grandes méchantes louves portent des talons et où les princes passent une nuit blanche à cause d’un minuscule petit pois…

Il paraît qu’il est sublimement illustré. J’avoue que je ne l’ai pas vu, en vrai. Ce genre de livres ne m’intéresse pas. Je déteste la Cancelculture et je vous explique pourquoi.

Enfant, je me suis construite avec les contes de Grimm, de Perrault et d’ailleurs. Sans penser plus loin que les apparences. Un tout-petit qui affronte un monde d’adultes et de monstres, un univers où il a peu de chances de survivre et où pourtant, il réussit à surmonter tous les obstacles pour se faire une place au soleil. Voilà ce qui m’a fait rêver…

Adolescente, d’autres contes sont venus nourrir mon imaginaire. Le premier qui me vient à l’esprit, c’est La petite Fadette de George Sand, l’histoire de deux frères, des jumeaux, collés l’un à l’autre depuis l’enfance, « deux empreintes d’un même dessin ». Jusqu’au jour où arrive la petite Fadette, mi-femme, mi-enfant, mi-sorcière, mi-fée, directement issue de ce « petit peuple » berrichon dont on ne sait trop s’il faut l’honorer ou le fuir tant ses pouvoirs sont inquiétants, étranges et ambigus.

Devenue adulte, je me suis intéressée aux faces cachées des contes et des fables. Pas seulement en ce qui concerne leur psychologie, mais aussi leurs fondements.

En Europe au 17ème siècle, les loups pullulent. Leurs victimes sont nombreuses, surtout chez les enfants qu’on envoie garder les troupeaux dans les champs. Publication du petit chaperon rouge.

Pour ne pas affaiblir les patrimoines, les droits de succession accordent aux fils aînés la part du lion sur l’héritage paternel. Voilà qu’arrive le Chat botté.

Les femmes meurent souvent en couches. Les veufs se remarient ensuite et confient à leur nouvelle épouse foyer et enfants. Ceux-ci sont alors laissés à la merci de leur belle-mère et très souvent maltraités par peur qu’ils n’héritent de la fortune patrimoniale. Voilà Blanche-Neige ou Cendrillon.

À chaque conte, une réalité.

Les contes plus modernes comme La petite Fadette, ont également vocation à retracer une réalité au travers du parcours initiatique d’une petite fille. J’ai ainsi découvert, moi la citadine, les superstitions, l’intolérance et la puissance des apparences, reines à la ville comme à la campagne. Ce fut la fin de mes illusions. Non la nature humaine n’est pas meilleure quand elle est plus proche de la terre.

Pourquoi je vous raconte tout ça ?
Parce que ces contes ne sont pas seulement des histoires pour enfants. Ils sont notre histoire à tous.

Si nous les détruisons pour les remplacer par des artifices genrés, nous en perdons le sens.
Je souhaite que ces contes perdurent pour continuer à porter le souvenir qu’en des temps anciens, des enfants étaient envoyés dans les champs au risque de se faire dévorer ou soumis aux mauvais traitements de marâtres. Eux aussi sont des victimes qui méritent de ne pas sombrer dans l’oubli.

Alors laissons les contes anciens tranquilles et inventons les nôtres, ceux qui témoignent de notre époque, où les garçons et les filles seront les héros qu’ils désirent dans un monde qui n’est pas moins cruel aujourd’hui qu’hier.

« Commençons par donner aux garçons la chance d’être féminins, et aux filles la chance d’être masculines. Laissons-leur cette liberté de trouver leur place malgré les injonctions de la langue. Transformons la langue. Transformons le monde. Proposons-leur de nouveaux récits. »
Marie Darrieussecq