Rêv’Bulle

Chers amis,

Je vous écris depuis Wiesbaden où je séjourne depuis une semaine. De retour pour la seconde partie de la résidence d’écriture.

Comment vous dire à quel point j’avais hâte d’y être.
Depuis mon retour de Francfort début novembre, j’avais repris le cours de ma vie avec l’impression bizarre d’être là sans l’être. Comme si une part de moi était resté en Allemagne, en suspens.

Me voilà donc revenue pour poursuivre (je n’ose pas dire achever) ma mutation.

Les travaux de rénovation étant terminés, je réside à la Villa Clémentine. C’est un manoir magnifique et imposant, commandé à la fin du 19ème par un richissime industriel pour sa femme qui meurt malheureusement peu après la fin de sa construction. Le lieu est chargé d’histoire, il a notamment servi de refuge à la reine Nathalie de Serbie après son divorce. Elle refusait de se séparer de son fils, dont le roi Milan voulait la garde. Finalement, il réussira à le lui enlever avec l’aide de la police locale.

L’intérieur est magnifique avec ses moulures, ses parquets et ses luminaires gigantesques. C’est dans ses salons que fut tournée en partie la série télévisée inspirée par les Buddenbrooks, roman de Thomas Mann pour lequel il a reçu le prix Goncourt en 1929.

Plusieurs fois menacée de destruction, la villa est aujourd’hui le siège de la maison de la littérature du land Hesse et je suis fière d’en être l’une des résidentes.

Je mesure la chance que j’ai de séjourner dans un bâtiment aussi inspirant.
Mon appartement est situé tout en haut, dans ce que je suppose être les anciennes chambres de bonnes.

Clair et lumineux la journée.
Sombre et craquant de toutes parts la nuit, quand tout le monde est parti et que je reste seule avec les ombres à l’affût derrière ma porte vitrée, si fragile qu’un coup d’épaule pourrait l’ébranler, elle et mes peurs les plus profondes.
Idéal quand on écrit un thriller.
Je vous assure que, cachée sous mes couvertures, je n’ai pas besoin de chercher mes mots pour décrire mes terreurs.

À Francfort, j’ai eu la chance de vivre dans une bulle en dehors du monde où rien ne venait s’interposer entre moi et l’écriture. Ce n’est pas le cas cette fois-ci.

D’abord parce que mon tête à tête avec mon roman n’est pas total.
Plusieurs interventions ont été programmées auprès des étudiants en lettres de l’Université de Francfort et aussi d’autres publics de lecteurs. Deux de mes nouvelles ont été traduites et sont l’objet de débats autour de mes thèmes d’écriture : les forêts et les arbres, les contes, les silences, la transmission… Je réponds aussi à de nombreuses questions sur mes processus d’écriture et les atouts d’une résidence.

Autant d’expériences où j’apprends à parler de moi d’une façon différente, plus intime. Lors des dédicaces, il s’agit surtout de présenter son nouveau livre. Passé entre les mains des correcteurs et de l’éditeur, il y a longtemps que l’ouvrage ne nous appartient plus totalement.

Parler de son projet en cours d’écriture demande de dévoiler ses intentions, pour certaines toujours rattachées à ses tripes, encore difficilement dicibles.

Ce faisant, je prends conscience à quel point cette étape est fondatrice.
Qu’à chaque présentation, je grandis un peu plus.

Que cette nouvelle bulle n’a pas pour vocation de m’isoler du monde, mais de m’apprendre à m’envoler vers lui, en légèreté. Entre ses parois, prendre de la hauteur et voler sans avoir le vertige, car rien ne peut s’opposer à mes rêves et surtout pas la peur.

Je vous dis à bientôt,
Prenez soin de vos rêves,
Élisa