Fleurs passées

Petit texte à l’attention de toutes les mamans, même si les enfants ont quitté le nid pour s’envoler dans le vaste monde. Oui, je sais, c’est un cliché, mais c’est aussi une réalité. Mes enfants sont partis il y a presque dix ans, ce sont aujourd’hui des adultes qui ont construit leur vie. Ce sont surtout de belles personnes.

Alors peut-être que ce texte, finalement, c’est à leur attention…

Fleurs passées

– Vous verrez Madame, en quelques jours, vous aurez retrouvé une peau toute douce et plus ferme.

J’ai remercié la démonstratrice anguleuse et souriante. Sa recette semblait si simple. Fabriquer moi-même ma crème rajeunissante ? Après la batterie de lotions toutes plus coûteuses et décevantes les unes que les autres que j’achetais en parfumerie depuis des années, pourquoi pas ?

Le lendemain après la douche, j’ai prélevé dans le pot une noix de cette crème blanche, miraculeuse et bon marché. Sous mes doigts, la texture était épaisse, sans être grasse. Plutôt agréable. Il fallait ensuite y incorporer l’essence de geranium rosa.

Je pestais en tentant de déboucher le flacon récalcitrant avec les doigts enduits d’une substance qui glisse sur les surfaces… Pourquoi je n’anticipe jamais ?

La première goutte de l’essence s’écrase sur le dôme de crème. Deux autres se précipitent à sa suite. Une odeur de fleurs se répand dans la salle de bains et dans mes veines. Elle me touche, elle me pénètre. Je la sens dans mon ventre, au creux de mes tripes, juste derrière le nombril. Elle vibre, elle bat, elle pulse. Ivresse florale.

Avec bonheur, j’ai mélangé la masse laiteuse et appliqué sur ma peau ce baume nourricier. Depuis les mollets jusqu’au haut des cuisses, alternant mouvements arrondis et longues remontées. Puis le ventre et les hanches, massages appuyés, dans un désir que la crème pénètre à l’intérieur. Dernière touche sur les fesses. Mon corps tout entier respire en mode fleurs.

Totalement dopée par cette senteur d’été, j’ai pris le tram et le bain de foule, celui des heures de pointe ensommeillées. J’ai couru d’un dossier à un autre, mangé au self. Au menu : poisson sciure et haricots coloriés en vert. Avec un zeste de regret pour ne pas avoir apporté mon repas, j’ai mangé sans appétit ce plat inodore et sans saveur. Au retour, nouveau plongeon dans le tram et la sueur du soir.

Toute la journée, le parfum du geranium rosa m’a accompagnée. Filament filigrane indéfinissable.

De retour à la maison, j’ai retrouvé mon univers. J’ai déposé mes courses sur la table de la cuisine et allumé le téléviseur du salon pour écouter la radio. En chantonnant, je me suis lancé dans la pluche de carottes et la découpe de courgettes. À bas les menus-cartons de la cantine. Ce soir, wok de légumes à la sauce saté.

J’aime ma petite échoppe, je m’y sens bien. Après le départ des enfants, nous l’avons redécorée dans des tons plus modernes, ajoutant aux pans de pierre des murs fuchsia et gris, avec un soupçon de taupe.

J’ai levé les yeux sur cette belle pièce où nous nous retrouvons tous pour passer de bons moments. Si belle, si propre… C’est là que l’odeur du geranium rosa a enflé, ramenant dans son sillage le souvenir de la crème pour bébé.

Le temps a explosé. Sous mes yeux à nouveau, le capharnaüm des jouets mis en scène sur le tapis. Dans mes oreilles les éclats de rire, les gros sanglots et dans l’air flottaient à nouveau les arômes pâtissiers et les effluves de mercurochrome…

– Tu as fait tes devoirs ?

– Moi aussi je t’aime mon poussin.

– Nemo ! Sors de là, va aboyer ailleurs. Les enfants, arrêtez de courir comme ça.

– Bravo ma puce, bien joué.

– Mange ton assiette… Mais non, pas la vaisselle, ton chou-fleur !

– Il était une fois, dans un pays merveilleux…

C’était hier. Si loin déjà…

Aujourd’hui les enfants sont partis et le chien est mort. Il n’y a plus un bruit et les contes de fées s’empoussièrent sur l’étagère.

Il n’y a plus que nous deux. Amoureux vieillissants à qui on a rendu les clés d’un temps qu’il faut réapprendre. Un chapitre clos, un autre à ouvrir. Laissez-moi juste une minute, un dernier sanglot. Je me mouche et j’arrive.

L’inconnu au fond du wagon

Je m’appelle Zélie et j’ai 39 ans. Je ne le sais pas encore, mais je m’apprête à faire quelque chose d’irréparable.

Hier soir, ma vie s’est écroulée mais pour l’instant j’agis comme si de rien n’était. Je suis en route pour mon travail, ou plutôt je suis en rail, dans un wagon du RER B. RER… rail… déraille… Un rire nerveux m’échappe. Je le réprime derrière ma main. Geste inutile car tous les passagers sont accrochés à leur smartphone ou leur livre. Leurs yeux sont baissés, aveugles au monde et à ma douleur. Comme une envie de hurler pour voir ce qui se passerait.

Le RER s’arrête à intervalles réguliers, de plus en plus rapprochés à mesure qu’on gagne le centre de Paris. Quand les portes s’ouvrent, l’espace ondule en immenses contractions qui expulsent ou laissent entrer les voyageurs. Cette image étrange peut surprendre, mais je suis sage-femme. La vision d’un utérus au travail me vient naturellement.

Depuis près de quinze ans à la maternité Port-Royal, j’aide les femmes à mettre au monde leur bébé. Singulier ou pluriel, chétif ou joufflu, de toutes les couleurs… En quinze ans, j’ai accueilli dans mes mains des centaines de nouveau-nés.

Et pendant cette même période, je ne suis pas tombée enceinte une seule fois.

La nature ou Dieu, ou Qui-sais-je (mais quand je le saurai, j’aurais deux mots à lui dire)… Le Grand X donc, m’a affublée de mains d’accoucheuses et d’un ventre stérile.

Voilà ma réalité –ou plutôt ma fatalité. Les technologies les plus avancées ont échoué dans mon cas. Je ne peux et ne pourrai jamais concevoir.

Reste la question de l’adoption me direz-vous. Comme le disent d’ailleurs ma famille, mes amis, voisins, collègues et comme le dirait tout inconnu à qui j’oserais me confier dans un élan de désespoir ou d’éthylisme.

Sauf que Paul refuse catégoriquement. Entré dans les quarantièmes rugissants de l’âge, une carrière qui sera bientôt prestigieuse… Élever l’enfant d’un autre ? Non merci.

« Non merci » : formule polie qui enrobe l’ultimatum asséné hier par Paul. Il est arrivé par surprise à la fin de l’une de nos habituelles discussions, stériles elles aussi, celles où nous ne faisions que décider d’attendre encore. Cette fois, Paul a tranché et mes espoirs sont tombés en morceaux.

Je dois maintenant choisir entre celui qui partage ma vie depuis quinze ans et mes espoirs d’avoir enfin un enfant à bercer dans mes bras. Un choix qui n’en est pas un car si je persiste dans mon idée d’adopter le bébé que mon ventre ne peut accueillir, Paul me quittera. Et je me retrouverai dans la catégorie « femme seule » à qui le système ne confiera pas d’enfant. Je suis bien placée pour le savoir.

Le RER glisse sur les rails et mes pensées dérapent dans le vide. Je tente de les retenir. Les kilomètres défilent. Encore quelques stations et j’arriverai à Port-Royal. Je descendrai l’escalator jusqu’à la rue, direction la maternité.

Je passerai d’un ventre rond à un autre. Je rassurerai, j’encouragerai. Je joindrai mon sourire à ces visages radieux, conscients de participer au grand mouvement de la vie.

Mes mains se posent sur mon ventre vide… Pourquoi pas moi ? Pourquoi je ne peux pas, moi aussi, contribuer à la survie de l’espèce. À quoi me sert ma vie ?

Les questions tournent et se bousculent. Cacophonie bruyante, ma vision se trouble, je me prends la tête à pleine mains, j’ai mal, dans mon ventre des flèches brûlantes me transpercent, je ne peux plus respirer…

J’ai peur, je me fais peur… Je pourrais faire quelque chose d’irréparable.

Démissionner et quitter Paul, partir à l’autre bout du monde, recueillir tous les chiens sans colliers de Paris, sauter du haut d’un pont les bras tendus, ou sur ces rails qui défilent… Je me lève. Bouger pour que la douleur s’arrête. M’éloigner de ces pensées dangereuses. Vers le fond du wagon, il y a moins de monde…

C’est là que je le remarque. Encore haletante, le cœur sur le point d’exploser. Je vois ce sac plastique gris foncé posé dans un coin. En face, deux hommes sont absorbés dans une discussion acharnée.

Le sac se met à bouger. Je m’approche. Lentement. Je l’entrouvre. Prudemment.

Emmitouflé dans une couverture élimée, deux grands yeux encore ensommeillés me regardent. Une petite bouche en forme de cœur s’ouvre et se ferme, cherchant un sein qui n’est pas là. Je le prends dans mes bras, il sent bon la crème pour bébé. Je lui offre mon annulaire. Il l’attrape goulûment entre ses gencives édentées et bavouille en le serrant très fort.

Mon cœur joue au tamtam dans ma poitrine. Je me tourne vers le wagon et dit à voix haute.

– Est-ce que ce bébé est à quelqu’un ?

Regards surpris, hochements négatifs. Une vieille femme me rejoint.

– Vous avez trouvé un bébé ?

Je hoche la tête en désignant le sac vide dans le coin. La vieille femme caresse la petite joue d’un doigt noueux et ramasse le sac pour en fouiller le contenu. Je n’y avais même pas pensé !

– Vous avez trouvé quelque chose ? Un nom, une lettre ?

– Non, seulement quelques vêtements et un biberon. Il faut appeler la police.

Mes doigts se crispent sur la couverture. La vieille femme a raison, il n’y a rien d’autre à faire. Le train diminue sa vitesse. Prochaine station : PORT-ROYAL. Je suis arrivée.

– Je m’en occupe. Je suis sage-femme à Port-Royal et malheureusement, ce sont des cas qui arrivent. Je sais comment procéder.

– Oh très bien. Ça arrive souvent ?

– Trop.

Regards entendus, le débat est clos. La sirène retentit. La porte se referme. Un dernier sourire rassurant à la vieille femme par-delà la vitre et je remonte le quai, le petit corps contre mon cœur. Encore quelques instants… si fugaces soient-ils. Provision de souvenirs pour l’avenir.

Je descends l’escalator jusqu’à la rue. Après la chaleur du train, le froid me fait l’effet d’une gifle. Il a le mérite de me dégriser. J’avance, le commissariat n’est pas très loin. Il faut qu’on retrouve ses parents, qu’on sache pourquoi on a laissé ce petit ange dans un sac plastique couleur poubelle ?

Le bébé remue, il s’agrippe à moi, confiant.

– Pardon, je te demande pardon.

Je pleure mais je sais que je vais le faire, ce quelque chose d’irréparable. Je vais rebrousser chemin. Remonter l’escalator vers le RER. Direction ailleurs, ensemble.

En hommage à toutes les femmes qui n’ont pas pu accueillir un enfant dans leur vie alors qu’elles le souhaitaient.

TCPC

Les fêtes sont cruelles pour les esseulés. Noël pour les sans-familles, la Saint-Valentin pour les sans-amoureux…

silhouettes heads of the bride and groom in darkness

TCPC. Ça pourrait être le titre d’une émission de jeu. Ce n’est qu’un jingle pub à la moitié de la vie. Les derniers mensonges avant le générique de la fin.

Tout Ça Pour Ça…

Tant d’enthousiasme, tant d’élans, d’attentes, de joies, de déceptions même parfois. Et puis…

Et puis plus rien. Comme si la vie, la vraie, celle qui bouge et qui vous rend vivant, celle qui vous fait lever d’un bond même quand vous êtes au fond du gouffre. Cette vie là a disparu. Pfffftt ! Envolée, évanouie. Plus là, plus rien.

Rien qu’un grand vide, un trou noir.

Se sentir comme un château de sable à quelques mètres des vagues. Quelques instants en suspension quand on espère encore que rien ne va s’écrouler, que la vague s’abattra ailleurs.

Tout Ça Pour Ça !

Pour finir seule à crever de solitude, les rêves échus.

Les yeux qui piquent le soir, le silence du téléviseur éteint, les poireaux qui étouffent lentement pour la soupe…

Tout Ça Pour Ça ?

Quelques souvenirs fugaces refusent de partir. Lambeaux qui s’accrochent à ce qui  n’est plus.

L’image d’un sourire, l’écho d’un rire, une main sur l’épaule, un câlin, une ivresse, de gros sanglots. Un flot d’espoir, un clin d’œil, des mains unies, course vers le plaisir, attentes partagées. Nos peurs, nos fous rires. Notre vie, ensemble.

Tout Ça Pour Ça !?…

Est-ce que ça en valait ma peine ?

Portraits de rue

Un des exercices de créativité que je préfère quand je suis enrouillée, c’est de partir dans la rue pour aller chercher de la matière. Croiser des visages, des silhouettes et les croquer en quelques mots. Puis revenir à mon clavier et leur inventer une histoire : d’où viennent-ils ? Où vont-ils ?

Des élucubrations sans conséquences, à condition que personne ne se reconnaisse…

Raymond Ceros

77 ans, les cheveux rares. Des sourcils broussailleux, une bouche large et généreuse.

Il a travaillé toute sa vie, Raymond. Il a rempli ses devoirs envers la patrie, survécu à une sale guerre, participé à la politique familiale avec 4 enfants, 10 petits-enfants et 3 arrières.

Depuis sa retraite de l’usine de papier, son temps lui appartient. Il a laissé à Marcelle la maîtrise du château –trois chambres, une cuisine aménagée et un jardin potager.

Lui, il court. Tous les jours, par tous les temps, toutes les douleurs, Raymond enfile son cuissard noir et ses rebook 94W.

Les bras rythmant ses pas comme un métronome. Le dos et les yeux voûtés vers la terre. Écoutant l’impact de sa course sur le bitume et le battement du sang à ses oreilles. Vivant, vivant, vivant…

Anita Gomez

Anita Gomez a la peau mate, des grands yeux clairs. Des cheveux auburn encadrent un visage presque triangulaire, avec des pommettes hautes et un petit nez qui pointe en l’air. Des traits fins, toujours en mouvement. Si un écureuil devait se réincarner, il choisirait Anita.

Anita a fait des études d’urbanisme, elle voulait être architecte et construire des maisons. Nul ne sait ce qui s’est passé. Un jour, elle a plaqué la fac pour passer un concours à la DDE.

Aujourd’hui, Anita conduit un camion bleu et blanc. Une roulée coincée entre ses lèvres, elle manoeuvre son engin pour le faire reculer. Raymond arrive en courant, elle le voit à la dernière minute, s’arrête juste à temps.

– Pardon, dit-elle. Excusez-moi.ecureuil_fume

Raymond reste ébahi. Il n’avait jamais vu d’écureuil fumer au volant.

Kevin Louret

Kevin regarde la scène depuis le discount en face du chantier. C’est un fondu d’informatique et de surf. Sa barbe de trois jours souligne les contours de sa mâchoire. Il porte un sac à dos usé et un jean vieilli à 200 euros.

La file avance lentement. Coincé derrière une quadra bobo venue acheter la dernière Sexpresso et une mamie à grosses fleurs rouges qui tient dans ses mains 5 DVD pour 10 €, Kevin soupire.

Lui, il a dans ses mains la motherbomb. Ça fait des semaines qu’il attend qu’elle sorte en France. Alors il aimerait bien qu’elle avance un peu, cette queue, qu’il puisse aller booster ses processeurs.

– Comment ça vous ne prenez pas les chèques ? s’exclame Marcelle, les bégonias indignés. Vous auriez pu l’afficher avant, ça m’aurait évité de faire la queue !

Kevin s’esclaffe. On est en 2017 et il y a encore des gens le cul coincé au siècle dernier ! Ils viennent dans des discounts, royaume de la carte « Yapluka » avec un chéquier…

Ici, on n’achète pas, Madame, on s’endette !

 

Voies Nouvelles pour l’écriture

Cet article s’adresse plus particulièrement aux lecteurs qui me contactent, à la recherche de conseils pour écrire. Je pense notamment à cette jeune femme qui souhaite reprendre l’écriture après une période blanche et qui ne sait pas très bien comment retrouver le fil.

S’il s’agissait de peinture ou de musique, il serait possible de refaire quelques gammes –pas trop longtemps, avant de se lancer dans de nouvelles créations.

C’est plus compliqué en écriture car nous écrivons rarement « à blanc », couleur de sinistre augure pour tout auteur. Nous écrivons parce que nous avons quelque chose à dire au monde.

Oui mais écrire quoi quand l’inspiration nous fuit ? Il n’y a pas plus fugueur que le génie créatif… Et s’installer devant une page vide pour attendre qu’il revienne ne fonctionne pas.

Certes, on peut se faire plaisir avec des booster d’écriture et jouer avec les mots. Mais s’il s’agit d’une énorme envie de raconter une histoire, le meilleur des stimulants se trouve dans les concours d’écriture de nouvelles. Personnellement, je vais y puiser à chaque période de sécheresse ou quand je n’avance pas dans mes projets.

C’est comme ça que récemment, un concours de nouvelles m’a entraînée sur un chemin où, spontanément je ne serais jamais allée…

nouvelle_eros

C’était le 29 octobre, nuit la plus longue de l’année. Organisé par les Avocats du diable, un étrange concours : le prix de la nouvelle érotique ! J’ai déjà tellement de mal avec les scènes d’amour, alors écrire une nouvelle érotique ?… Bon ou mauvais, pas vraiment mon genre !

Sauf que… le prix est important à mes yeux. En jeu, une résidence d’écriture avec les éditions du Diable Vauvert. Sauf que… voilà que ma petite voix intérieure -une vraie peste parfois, se met à chuchoter « Sors de ta zone de confort… C’est l’occasion idéale… Vas-y, fonce ! »

Les murmures se sont faits hurlements. Au bord du vide, j’ai sauté.

Samedi 29 octobre, 23h59, le défi est lancé, je le reçois par mail à la volée : écrire une nouvelle avec deux contraintes : un contexte de situation « Tel épris qui croyait prendre » et le mot final « Ricochet ».

Photo Dennis Maitland

Photo Dennis Maitland

Et je l’ai fait ! Cette nuit-là, alors que le monde dormait (en dehors des quelques 400 candidats et des milliers de fêtards néo-halloweenesques), j’ai écrit.

Moi qui progresse lentement et passe mon temps à regarder par-dessus mon épaule pour surveiller mes lignes, en une seule nuit, j’ai écrit un texte entier. Plongée en abîme où tout est permis. Adrénaline à tous les étages. Excitation, vertige. Les mots jaillissent sans tabou, les personnages construisent leurs désirs, l’histoire file dans une course exaltante jusqu’à l’ultime « Ricochet ».

7h00, heure nouvelle. Sous mes yeux, une histoire libertaire créée par la contrainte et sans douleur.

J’ignore si elle retiendra l’attention du jury. Je sais une seule chose : j’ai relevé un immense défi personnel. Absolutely jubilatoire !

***

Pour ceux que l’écriture de nouvelles intéresse, vous trouverez de nombreuses informations sur ces deux sites :

Attention !
Les concours de nouvelles sont nombreux mais ils ne sont pas tous intéressants et certains sont « pré-fléchés » pour des amis  locaux (sic). Comment sélectionner les concours intéressants ? Voici quelques pistes :

  • La gratuité. Hors de question de payer même quelques euros pour participer à un concours.
  • Le thème et le genre. Inutile de proposer des romances à un concours SF ou vice versa. Les codes de genre sont encore plus exigeants dans un format court que dans un roman.
  • L’organisateur. Les concours portés par une mairie ou une médiathèque offrent un gage de sérieux.
  • Enfin, la proximité géographique. L’engagement moral lorsque l’on participe à un concours, c’est d’être présent le jour des résultats si on est lauréat. Or, cela risque d’être difficile si on habite trop loin.

remise-prix

Si l’aventure vous tente, voici quelques bons conseils glanés ici et là pour écrire une nouvelle efficace :

  1. « La nouvelle est une fiction brève qui doit être lue en une fois » Edgar Allan Poe.
  2. La nouvelle un genre littéraire à part entière où la narration a pour objectif de captiver le lecteur, de susciter en lui des émotions et des réflexions.
  3. La nouvelle est un récit resserré sur une action unique, parfois réduite à un seul événement, ce qui implique de faire des choix. S’il semble se passer peu de choses entre la situation initiale et le dénouement, chacune de ces « petites choses » doit contribuer à l’histoire.
  4. Le nombre de personnages est limité et ils sont traités de façon schématique. Concernant le personnage principal, sa description physique est réduite au minimum (sexe, tranche d’âge, silhouette…) et sa psychologie est révélée par son comportement. À la fin du récit, le « héros » doit sortir de l’histoire transformé. S’il n’a pas évolué, cela signifie que l’aventure n’en valait pas la peine. Et donc, le récit non plus.
  5. Les lieux sont juste esquissés. Ils ont cependant une grande importance car ils contribuent à l’atmosphère, et donc à l’émotion globale de l’histoire.

ecrire-pub

Bonne écriture de nouvelles à tous 🙂

Boloss au travail

Déjà l’automne ! Les écoliers ont repris le chemin de l’école tandis que les ours rejoignent leur grotte avec un plein de graisse pour l’hiver.

Dans les entreprises, la routine reprend. Agendas surchargés, réunions qui s’enchaînent, échéances qui se télescopent… Overbooking vaut mieux que Boring.

2016-09-boloss

« Il installe sur son bureau des boites d’archives pour combler le vide. Puis il plante ses écouteurs dans ses oreilles pour ne pas entendre l’absence de sonneries.

La réorganisation est passée par ici, il paraît qu’elle repassera par là. Boite mail déserte, dossiers faméliques… Seules urgences, celles qui le conduisent au petit coin. Au retour il compte. 9 pas, tourner à droite puis 15 pas, ouvrir la porte. 10 autres pas et retour le cul sur sa chaise.

On est vendredi, jour du reporting. Sur le tableau, en face de son nom, des cases vides à compléter. Résister à la tentation d’écrire « RIEN ». Trouver des mots qui sonnent bien, qui sonnent PRO. « Benchmarking » s’annonce en fanfaronnant (définition : activité qui consiste à observer celle des autres). Parfaitement approprié, en voilà un !

Surgit ensuite « Appropriation ». Les ingénieurs des Systèmes d’Information ont été formés à l’école de Steve Job ; de nouvelles applis arrivent chaque mois. Il écrit : « Appropriation nouvelle SI ». Et de deux !

Le troisième terme se fait attendre, il arrive en soufflant. Vieux routard, usé et désabusé, il n’en peut plus d’être convoqué chaque semaine. « Développement d’outils projets ». Pour le jour où les projets reviendront de leur exil…

Un mot en –ING pour paraître dans le coup
Un autre en –TION qui rime avec réflexion
Un dernier en –MENT, sérieux invariable.

Mots remparts contre le vide. Tenir bon.

Le déjeuner pèse sur son estomac, le sommeil sur ses paupières. Si on lui avait dit enfant, qu’un jour il apprécierait de croiser les bras sur son bureau pour y nicher sa tête, les yeux fermés.

10 minutes à l’écart de ce monde qui lui reste extérieur. Comme un répit, une rémission.

Jingle mail. Il se jette sur le message surligné en grave. Il lit chaque mot attentivement. Et encore une fois pour être sûr d’avoir tout compris. Il lit jusqu’aux lignes vertes du 36ème dessous qui demandent de prendre soin de l’environnement, de ne pas imprimer inutilement. C’est important l’environnement.

En bon citoyen, il jettera le mail dans la corbeille virtuelle, avec les autres alertes aux véhicules mal garés dans le parking.

Et il reprend le fil de sa journée.
Il attend –un fil– a le temps –une corde– haletant… »

Dernier jour

Il y a 10 ans, jour pour jour, un ciel bleu comme aujourd’hui, on me découvrait une tumeur maligne… Pronostic de survie pour un cancer au poumon : 1 sur 10.

J’ai cru que c’était mon dernier jour.

Anniversaire indésirable. Je ne veux pas y penser, ne peux m’en empêcher. Je respire à fond. Rejeter les pensées négatives, me concentrer sur l’ici et maintenant. Sur la petite sortie que je me suis concoctée à Lille. Voir enfin le Furet du Nord et les bouquinistes sous la grande halle.

Lille, le Grand Nord pour une bordelaise. J’allume la télé pour savoir à quel point il fera froid. Je n’aurais pas dû. Coincée entre le virus de la grippe et la promesse pré-électorale d’une virgule de plus pour les bas salaires, l’info m’arrive comme une douche glacée : « La menace terroriste se situe à un degré très élevé. La police a déjoué une tentative d’attentat… »

Est-ce mon dernier jour ?

Mon escapade prend la couleur et l’odeur de la peur. Ça pue la peur. Même quand le ciel est bleu.

Je voulais juste savoir le temps qu’il ferait, si je devais mettre un chemisier ou un pull… Là, je n’ai plus qu’une envie : enfiler un gilet pare-balles ou mieux, rester en pyjama et me recoucher.

Hors de question. Si c’est mon dernier jour, je veux le vivre debout. Je m’habille, mets une culotte un peu sexy mais pas trop (conseil de grand-mère : on ne sait jamais, si je suis blessée). Je me maquille en prenant mon temps, claque la porte de mon appartement.

Dans le métro, un panneau rouge clignote : « Colis suspect, ligne 2 interrompue ». La ligne pour aller Gare du Nord. Un signe pour que je renonce à ce voyage et reste chez moi, en sécurité ? Ne pas faire demi-tour. Si je tourne les talons, quelque chose en moi mourra.

Est-ce mon dernier jour ?

J’entre dans la bouche du monstre souterrain. J’ai la trouille. Oui je l’avoue. Une trouille qui me colle aux basques, visqueuse et indélébile. Couloirs du métro comme voie du destin. Est-ce qu’on monte à l’échafaud en escalator ?

Gare du Nord, 8h45. Je passe devant les militaires, contourne les douaniers. La peur en bandoulière, la foule est mon ennemie. Mon train est annoncé voie 9. En numérologie, c’est le chiffre de la synthèse, la fin du cycle.

Est-ce mon dernier jour ?

J’attends le départ. Envoie un sms à l’homme de ma vie, un autre à mes enfants.

Short message pour dire je t’aime.

Au cas où ce serait mon dernier jour…

20160615Jetaime

Souvenir Poupée

1er_prixDimanche, Sans traces apparentes a reçu le premier prix lors du Salon du livre de Figeac.

Je ne m’y attendais pas, c’était une surprise complète et surtout un immense bonheur. Savoir que l’histoire de Charlie a été choisie par un jury de grands lecteurs, qu’ils l’ont aimée et distinguée parmi les 14 livres sélectionnés. Merci à eux, c’est un grand honneur et un bel encouragement à écrire encore.

Justement, il y a bien longtemps que je n’ai pas publié de nouveaux textes sur ce blog. Mon deuxième livre m’accapare toute entière. Mais après cette journée magique dimanche à Figeac, j’avais très envie de partager une belle histoire.

Directement inspirée par les Lettres de la poupée de Franz Kafka et ce proverbe qui dit : « Arrêtez de chercher le bonheur à l’endroit où vous l’avez perdu ». La sagesse populaire a toujours raison… ou presque !

Très bonne lecture 🙂

***

 

Le banc est toujours là. Sous le tilleul, un peu à l’écart du bac à sable où s’éparpillent les enfants à grands gestes riants. La même peinture verte, pâlie, écaillée. Les intempéries sans doute. Ou le temps, le temps qui périt.

La vieille dame s’approche à petits coups de canne et s’assied avec précaution sur les planches de bois. L’herbe vient d’être coupée, elle embaume la chaleur qui descend du ciel sur ses épaules, imprègne sa chair et ses os.

Devant ses yeux, les enfants s’effacent, les cris et les mouvements s’estompent, les doudous numériques laissés sur l’herbe disparaissent. L’image se trouble. Du fond de ses souvenirs surgit une petite fille. Elle n’a pas huit ans. Elle porte sa plus belle robe, la rose avec des pois blancs et la ceinture en soie assortie. Un panty bordé de dentelles gonfle les jupons.

La vieille dame sourit. C’était comme ça à l’époque. Un tablier pour la semaine et une robe de princesse pour aller à la messe. Ce dimanche-là, elle était tellement malheureuse qu’elle avait été autorisée à garder ses beaux habits pour aller au parc. Mais ça n’avait pas suffi à la consoler. Elle se revoyait encore, assise par terre à tracer des formes sur le sable, prétexte pour une tête baissée occupée à cacher ses larmes. Tout le monde le lui avait dit. Tu es une grande fille maintenant. Si tu as perdu ta poupée, c’est que tu n’en as plus besoin.

Sa bonne l’avait finalement relevée et mis un cerceau entre ses mains. L’injonction était claire. Au parc, on s’amuse ! Décidément, les adultes, ils n’y comprennent rien. Comment leur expliquer ? Sa Frida, c’était bien plus qu’un visage de porcelaine avec de grands yeux bleus et de longs cils. Elle lui confiait tous ses secrets. Quand elle serrait son corps mou contre son ventre, quand elle sentait ses bras articuler balloter à son rythme, elle n’avait plus peur. Ni du noir, ni des serpents, même pas des garçons…

La vieille dame voit le cercle rouler dans les allées terreuses. Ce jour-là, il n’arrête pas de tomber, alors que d’habitude, elle est la plus forte à ce jeu-là. Elle garde un souvenir confus de sa rencontre avec le vieux monsieur. A-t-il remarqué ses larmes au passage ? Elle ne se souvient de rien. Ni de ce qu’il lui a dit pour engager la conversation, ni de ce qu’elle a répondu. Encore surprise d’avoir eu l’audace de répondre à un étranger. L’audace ou l’inconscience. On ne parle pas aux inconnus –elle le savait bien. C’était peut-être ses cheveux blancs ou ses yeux ridés… ou l’envie de ne pas obéir, pour une fois… Puisqu’elle était grande ! En plus, elle le connaissait. Tous les jours, elle le voyait s’asseoir sur le banc vert. A lire des livres pleins de pages sans image.

Elle ne l’a pas cru quand il lui a dit en chuchotant que sa poupée était partie. Oui. Mais qu’elle lui avait confié une lettre pour elle. Et qu’il voulait savoir si elle viendrait bien au parc demain pour qu’il la lui remette. Elle n’y a pas cru.

– Frida, elle ne sait pas écrire !

Les adultes, ça dirait n’importe quoi pour qu’un enfant s’arrête de pleurer. Même l’autoriser à tacher sa robe du dimanche avec de l’herbe indélébile.

***

Le lendemain, elle le guettait depuis le bac à sable. Il s’est installé sur le banc vert, sous le tilleul, a ouvert son livre épais, un bout de papier blanc en dépassait. La petite fille a fait rouler son cerceau sous l’œil distrait de sa bonne, feignant d’être entraînée au gré de la course du cercle. Arrivée près du vieux monsieur, elle lui a demandé :

– C’est ma lettre ?

– Bien le bonjour mademoiselle.

– Oh pardon, bonjour monsieur. C’est ma lettre ?

– Absolument. Mais je ne peux pas te la donner.

– Et pourquoi ?

Le vieil homme a regardé à droite, à gauche, il s’est penché vers la fillette en chuchotant.

– Parce qu’elle contient un grand secret et qu’il ne faut pas qu’on me voit te la donner. J’ai promis à ta Puppe.

– Vous avez promis ?

– J’ai même juré – craché !

– Ah ! Mais alors… comment on va faire ?

– Il nous faut réfléchir en effet. En attendant que nous trouvions un plan, reprends ton cerceau. Je vois ta bonne qui te cherche des yeux. Fais un tour et reviens.

– Vous restez là hein ? Vous ne partez pas ?

– Va.

Est-ce qu’elle pouvait le croire ? S’ils ne disent pas oui toute de suite, les adultes ils ne le font jamais. Elle a repris son cerceau et sa course. Jamais le bâton n’avait mené le rythme aussi rondement. Quand elle repassa devant lui, le vieil homme lui souffla de laisser tomber son mouchoir au prochain passage. Elle a eu bien du mal à finir son tour, le cou tordu pour voir ce qu’il faisait. Elle l’a vu ramasser le carré de tissu et y glisser la lettre pliée en quatre pour ne pas qu’elle dépasse. Malin ! Au tour suivant, il lui a tendu le tout.

– Vous avez perdu votre mouchoir Mademoiselle, a-t-il dit haut et fort. La lettre est cachée à l’intérieur, a-t-il ajouté tout bas. Va la lire et reviens me voir ensuite, je t’attends.

La vieille dame sort de son sac une feuille de papier à la trame presque visible à force d’être usée. Elle la déplie soigneusement entre ses doigts noueux.

« Mein Liebchen,

Je suis partie, il le fallait. Je ne pouvais pas te le dire, on aurait pu nous entendre.

Je confie ma lettre à ce vieux monsieur qui s’assied tous les jours sur le banc vert, que le ciel soit bleu ou gris, que le temps soit chaud ou frais. Cela me semble une preuve de sa constance et de sa fiabilité. J’espère qu’il justifiera cette confiance que je lui porte et qu’il te remettra mon message.

Je dois partir mein Schatz. J’en suis très triste et je pense que tu le seras aussi parce que nous nous aimons très fort. Ne le sois pas trop, ou alors pas trop longtemps. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Nous avons toi et moi une mission à remplir. De la plus haute importance.

De grandes catastrophes s’annoncent. Le bonheur s’est enfui sous d’autres cieux et je pars à sa poursuite. Je ne peux pas t’emmener avec moi. Ce n’est pas à cause du danger. Après toutes nos aventures ensemble, je te sais courageuse et capable de surmonter l’inconfort et les épreuves.

Tu dois rester près de tes parents. Pendant que je poursuis le bonheur, tu dois rester ici. Peut-être que les rumeurs de son départ pour le Pôle Nord sont une fausse piste. Peut-être est-il simplement caché dans ta maison.

Ta mission à toi, c’est de guetter les signes de sa présence. Ce peut être dans un sourire, dans un geste, un mouvement… Sois prête, il peut être rapide et furtif. Tu crois le tenir et hop, il t’échappe comme une bulle de savon.

Oui, le bonheur est malin, mais tu l’es encore plus. Tu apprendras vite à reconnaître le bout de son nez. Tu pourras alors l’attraper suffisamment longtemps pour le serrer très fort et le retenir jusqu’à ce que je revienne.

Alors, tu auras rempli ta mission. En attendant ce jour, je t’embrasse très fort.

Bien à toi pour toujours,

Deine Frida »

La vieille dame relève la tête. Ses yeux n’y voient plus très clair mais les formes déliées sont gravées dans sa mémoire. Elle se revoit émerger du bosquet où elle s’était cachée pour décrypter le message. Du haut de ses huit ans, elle a eu un peu de mal. Bien sûr, elle n’a pas tout compris mais elle en a saisi la substance. Elle est revenue vers le vieux monsieur, la démarche fière et le pas assuré. Elle a grandi, dans sa tête elle a au moins dix ans.

– As-tu compris ta mission, jeune demoiselle ?

– Oui monsieur.

– Es-tu prête à l’accomplir ?

– Oui monsieur.

– Alors quittons-nous là. Pour des raisons de sécurité, nous ne devrons plus jamais nous parler. Bonne chance mademoiselle.

– Merci Monsieur. Je ferai tout pour me montrer digne de votre confiance. Est-ce que… est-ce que vous êtes Saint Nicolas ?

Le vieil homme a souri, il l’a saluée de son chapeau et s’est éloigné. Il n’est jamais revenu sur le banc vert. Peu après, elle-même a déménagé. La grande dépression est survenue un jeudi noir, emportant avec elle la grande maison, les bonnes et les robes du dimanche.

La vieille dame replie le papier jauni. Elle se lève et reprend sa canne. Il reste encore quelques traces de bonheur à saisir.

 

Toutes les promesses du monde

Les années l’avaient rendu plus attirant encore.

Mes doigts usés ont tremblé quand je les ai posés sur lui. Quand j’ai retrouvé ce contact doux et glacé. Toutes les promesses du monde, tous les regrets d’une vie.

Pourvu qu’il ne me rejette pas encore. J’ai fait tellement d’efforts, je crois que je ne pourrais pas le supporter. Je n’aurai pas la force de recommencer.

Un, Deux… Je retiens ma respiration… Trois !

Je plonge. J’ouvre une page au hasard. Elles se ressemblent toutes. Un livre, c’est cent carrés blancs, cent messages d’interdit pour les enfants et les idiots comme moi.

Les signes noirs se brouillent sous mes yeux de vilain vieux canard. Encore une fois…

Je ferme les paupières très fort. Effacer ces lignes hostiles qui ne se livrent pas. Tripes et boyaux se tordent dans mon ventre. Dernière chance d’y arriver, je le sais.

Je glisse un œil, j’en ose un deuxième. Des lettres émergent du flou. Un S, puis un O. Suit un U et encore un S. SOUS !

Un mot, je peux reconnaître un mot ! Et il y en a d’autres : « Sous-le-ch-chêne-il-dort… ».

Un diablotin me saute au cou, s’installe sur mes genoux.

– Tu lis Mamie ?

– Oui mon petit. Oui, je lis.

20151211_Livre

Vie en faux

Je déteste les rituels de la Toussaint. Rien que pour cette raison je voudrais être née au Mexique ou à la New Orleans où l’on sait vivre, même quand on est mort, où personne ne vous prend pour un saint parce que vous avez perdu votre corps.

Mais cette année, c’est différent. Cette année, un de nos voisins s’est fait emporter par une baïne. Il n’était pas de la région, arrivait tout juste de Lyon. Il laisse une femme et deux enfants, des parents qui trouvent la vie injuste, des frères et des soeurs, des amis… Il laisse un monde vide de lui.

Il avait des projets. Il rêvait.
Mais il n’est pas rentré
Tout est resté en plan
Il n’a pas eu le temps.

Un fil tranché, une histoire inachevée

Il avait une compagne. Ils s’aimaient.
Elle dit qu’il l’a quittée
Elle ne le sent plus à présent
Elle tourne en rond le cœur absent.

Ames brisées, sens glacés

Il avait des enfants, les protégeait.
Ses ailes se sont repliées
Ils lui parlent le soir, souvent
Espèrent qu’il les entend.

Innocents blessés, liens tailladés

Il n’avait pas 40 ans. Il vivait.
Ignorait que la fin approchait
Qu’il ne respecterait pas ses serments
Qu’il devait partir… en les laissant.

Une vie fauchée, instantané.

Grand_Crohot

Amis touristes ou nouveaux venus, méfiez-vous des baïnes qui vous entraînent au large, avec si peu d’espoir de revenir vivant sur la plage.