Celui qui avait dit non

Août 1943. Le monde suffoquait. Sur le sol craquelé, les plantes courbaient la tête, les hommes se cachaient dans les flaques d’ombre…

Un pas lourd résonna sur la terre battue. Helmut von Schonberg apparut sous la glycine, souriant. Il salua Jean d’un claquement de talons, ôta sa casquette, essuya la sueur sur son front et s’assit à ses côtés en inspirant profondément.

Ces visites étaient devenues son plaisir quotidien. La première fois qu’il avait franchi le portillon bleu, il venait réquisitionner la maison. Il s’était présenté en personne, par courtoisie, se réjouissant à l’avance des soirées qu’il partagerait avec celui dont il avait étudié les textes à l’université…

Le vieil homme l’avait écouté parler, le regardant droit dans les yeux. Puis il avait dit « Non ». Helmut avait dû laisser quelques secondes à son cerveau pour absorber l’affront. Furieux, il avait pointé son Lüger sur le front ridé.

– Vous ne pouvez pas dire non, Professeur.

– Je viens pourtant de le faire.

– Alors, je vais devoir vous tuer.

Le vieil homme avait hoché la tête avec un sourire serein, de celui qui indique une acceptation pleine et entière.

– Effectivement, vous en avez le pouvoir. Lorsque devoir et pouvoir se conjuguent, quelle autre option reste-t-il ?

Helmut avait failli applaudir, l’homme mettant en acte ce que le penseur professait. Il avait souri à son tour, rengainé son arme et s’était assis à ses côtés.

Ses troupes avaient réquisitionné une autre maison et Helmut revenait soir après soir s’asseoir sur la terrasse entourée de glycines. Hitler et Dieu seuls savaient pourquoi mais le vieil homme qui avait dit non acceptait de disserter avec lui. Des débats disputés mot à mot, sur l’inauthenticité, l’influence des croissants chauds sur le cœur des hommes, la volonté de vivre, l’absurde…

Ainsi parlaient chaque soir le philosophe pacifiste et le patriote adepte de Nietsche. Helmut toussota. L’heure n’était pas aux souvenirs. Il avait une mission à accomplir.

— Professeur, le Major-SS Blockenfisch prendra demain ses quartiers dans votre maison. Voici l’ordre de réquisition.

Jean ne prit pas la peine de lire le document tendu. Il regarda l’officier et dit : « Non ». Helmut soupira.

— Je crains d’avoir encouragé vos illusions, Professeur, vous ne pouvez pas dire non. Pas à Blockenfish. Il vous tuera.

— Oui.

— Oui ? Sérieusement, Professeur, vous voulez mourir ?

Mourir… Quitter ce monde qui ne tourne plus rond, cette époque tordue où il est impossible de penser droit. Seul, si seul…

— Je respecte votre vision de ne pas prendre parti, mais…

Martha, morte. Michel… Non Michel n’est pas mort, c’est pire. C’est moi qui n’existe plus à ses yeux.

— À moins que vous ne cherchiez à vous faire tuer. Trop lâche pour mettre fin à vos jours vous-même, Professeur ?

Lâche ! Michel aussi l’avait accusé de lâcheté quand il avait refusé de les aider, lui et ses camarades. Puis il l’avait appelé « Traître » en crachant par terre. Et il lui avait tourné le dos. Il n’était pas revenu.

— Ne vous fermez pas, Professeur… Jean, parlez-moi.

Le regard du vieil homme était perdu dans un ailleurs inaccessible. Si Helmut n’arrivait pas à le convaincre, un chêne allait se briser sous ses yeux. Il ne laisserait pas faire.

— Il ne s’agit pas d’un débat philosophique, Professeur, il s’agit d’avoir le courage de vivre dans un monde absurde. Si vous vous entêtez, vous finirez collé contre un mur au petit matin, fusillé. Et l’absurde du monde aura gagné. C’est ce que vous voulez ?

Quelle ironie ! Être passé par les armes pour avoir refusé de les prendre. Exécuté par les nazis comme résistant… à moins que ce ne soit par les résistants comme collaborateur. Par son propre fils ?

— Cédez Professeur. Personne ne peut s’opposer à la Waffen-SS. Pas plus vous que moi.

Jean tourna la tête vers l’officier. La nuit fourmillait. Grattements, bruissements, cri des oiseaux fondant sur leurs proies, courses légères et désespérées… Mais les mots ne venaient pas. Le vieil homme gardait le silence, fixant l’autre sans ciller. Helmut se leva.

— Très bien. Je regrette d’en arriver là, Professeur, mais vous ne me laissez pas le choix.

L’officier vissa sa casquette sur son front et aboya quelques mots. Des pas cadencés martelèrent la terre. Jean sursauta, extirpé de sa transe par l’arrivée d’une colonne de soldats sur sa terrasse. Le vieil homme le regarda, incrédule, se disposer en arc de cercle parfait autour de lui et de son vieux fauteuil.

— Je vous emmène, Professeur, de gré ou de force. J’aurais voulu vous offrir l’hospitalité mais vous êtes assez fou pour revenir narguer Blockenfish dès que j’aurais le dos tourné. Tant que vous ne m’aurez pas donné votre parole d’honneur de rester tranquille, vous serez logé dans l’une des cellules de la Kommandantur.

Le vieil homme cerné se leva et fit face à l’officier.

— Ce n’est pas ma liberté que vous m’enlevez, c’est mon libre-arbitre.

— Ne discutez pas, Professeur. Obéissez.

— Vous cherchez à me protéger, moi, un vieillard à la fin de sa vie. Pourquoi ? À moins qu’il s’agisse d’un autre, de quelqu’un que vous n’avez pas pu sauver et qui comptait pour vous, que vous aimiez…

L’officier se jeta sur Jean, l’attrapa par le col de sa chemise.

— Halt die Klappe, hurla-t-il. Taisez-vous !

Puis il repoussa le vieil homme et tourna les talons, laissant à ses hommes le soin de conduire le vieil entêté à l’abri. Par la force, s’il le fallait.

Le lendemain matin, Helmut von Schonberg se tenait sur le seuil de l’Ortskommandantur, prêt à accueillir le Major-SS Blockenfish. Le moteur n’était pas arrêté que celui-ci se précipitait hors du side-car, furieux, le bras raidi. Derrière lui, des uniformes noirs se déployaient au pas de course.

— Il y a eu une embuscade. Deux officiers sont morts et cinq soldats. J’ordonne des représailles immédiates. Rassemblez tous les prisonniers qui sont dans vos cellules. Tous ! Qu’ils soient exécutés sur le champ.

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