La désobéissance des pouces

La désobéissance des pouces

Recueil de nouvelles
Éditions du Vénasque

« L’homme est une prison où l’âme reste libre »
Victor Hugo

Deux mille ans que l’histoire a remisé ses antiquités, que les chaînes n’enserrent plus nos cous, qu’elles n’entravent plus nos chevilles et ne broient plus nos pouces.

Depuis la Révolution française, nous naissons « libres et égaux en droits » mais nous arrivons toujours au monde suspendus à un cordon ombilical… Une fois délivrés, nous sommes nombreux à jurer de défendre nos libertés promises. Un serment qui a marqué les pages de notre histoire en lettres de sang.

Ce recueil n’est pas né d’une réflexion sur la liberté en tant que concept, mais plutôt sur notre latitude, en tant qu’individus soi-disant libres, à exercer notre droit à choisir notre vie. Je me suis demandé comment se matérialisait ce droit. Par le périmètre des libertés permises ou par les sanctions encourues à franchir les limites ?

C’est cette question que j’ai choisi d’explorer en tant qu’auteure. À travers sept histoires courtes comme la vie, ce recueil raconte le destin ordinaire de ceux qui, chacun à leur manière, ont refusé de porter les chaînes qui leur étaient destinées.

Des histoires de femmes et d’hommes qui ont tout risqué pour tracer leur route. Quel que soit le prix à payer…

 

Commentaires de lecteurs

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Lire un extrait

Cet extrait est issu de la troisième histoire : Au-delà du soleil, qui se déroule autour de l’An Mil

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« Un magnifique drakkar se balançait fièrement dans la rade mais leur frère avait ordonné qu’elles restent confinées dans leur chambre. Trois jours qu’elles brodaient et Mira commençait à étouffer. La jeune fille revint en soupirant auprès de ses sœurs qui piquaient l’aiguille et décochaient leurs médisances avec la même adresse. La main sûre et la langue tordue. Mira prit son ouvrage en essayant de se concentrer mais ses pensées flottaient malgré elle vers le navire à la gueule de dragon.

Leur chef s’appelait Wolfgard. Elle avait aperçu la troupe depuis une meurtrière. Juste assez pour voir leurs cheveux voler sur les épaules, presque aussi longs que ceux des femmes. Les servantes disaient que leur peau était peinte en bleu…

— Concentre-toi, Mira, et arrête de soupirer. Je suis sûre que tu rêvasses encore après ces pirates vikings, s’agaça Daren.

Mira garda le silence. Rien ne pouvait faire taire Daren quand elle avait décidé de jouer la sœur aînée, gardienne de la règle.

— Des païens qui ne respectent ni Dieu ni femmes. Robert a raison de nous garder à l’abri de leurs regards.

Corliss et Nyclan se mirent à pouffer.

— C’est eux qui devraient craindre nos regards, ou plutôt celui de Mira.

La jeune fille baissa les yeux sur son étoffe. L’un était marron, l’autre vert –la marque du diable, disaient les commères. Mira ne releva pas. Il y avait bien longtemps que les flèches de ses sœurs ne la blessaient plus, ou presque plus.

Elle piqua résolument son aiguille dans le tissu et s’échappa vers le drakkar. De quelles contrées lointaines venait-il et où irait-il ensuite ? Était-il capable d’aller jusqu’au bout de la terre, là où l’eau tombait dans le Grand Noir ? Si seulement elle avait pu s’échapper et rejoindre Maevon pour aller l’admirer du haut de la falaise…. Comme un écho, Mira crut entendre prononcer le nom de son amie. Ses trois sœurs chuchotaient, penchées les unes vers les autres.

— Tu en es certaine, Daren ?

— Ils sont venus la chercher ce matin et ils la gardent à Chewchester en attendant l’arrivée du questeur.

— Et notre frère l’a permis ?

— Il n’est pas au courant, trop occupé à faire des courbettes à ces vikings sanguinaires…

— Oui, mais quand les barbares seront partis et que Robert fera mander la sorcière ? s’inquiéta Corliss.

— Il sera trop tard, la Maevon aura déjà été condamnée au bûcher. Elle expiera ses fautes en hurlant, sourit Daren. Elle ne nuira plus jamais à personne et notre frère nous trouvera enfin de bons maris.

— À condition que ce soit la seule sorcière du fief…

Les trois têtes se tournèrent vers Mira. La jeune fille lutta pour garder un visage impassible. Surtout ne rien montrer. Piquer l’aiguille, encore et encore. Ne pas se laisser envahir par la vision de Maevon emprisonnée au fond d’une cellule obscure, –ne pas pleurer– peut-être torturée –ne pas hurler– attendant d’être brûlée. Elle ne laisserait pas faire.