La désobéissance des pouces

La désobéissance des pouces

Recueil de nouvelles
Éditions du Vénasque

« L’homme est une prison où l’âme reste libre »
Victor Hugo

Deux mille ans que l’histoire a remisé ses antiquités, que les chaînes n’enserrent plus nos cous, qu’elles n’entravent plus nos chevilles et ne broient plus nos pouces.

Depuis la Révolution française, nous naissons « libres et égaux en droits » mais nous arrivons toujours au monde suspendus à un cordon ombilical… Une fois délivrés, nous sommes nombreux à jurer de défendre nos libertés promises. Un serment qui a marqué les pages de notre histoire en lettres de sang.

Ce recueil n’est pas né d’une réflexion sur la liberté en tant que concept, mais plutôt sur notre latitude, en tant qu’individus soi-disant libres, à exercer notre droit à choisir notre vie. Je me suis demandé comment se matérialisait ce droit. Par le périmètre des libertés permises ou par les sanctions encourues à franchir les limites ?

C’est cette question que j’ai choisi d’explorer en tant qu’auteure. À travers sept histoires courtes comme la vie, ce recueil raconte le destin ordinaire de ceux qui, chacun à leur manière, ont refusé de porter les chaînes qui leur étaient destinées.

Des histoires de femmes et d’hommes qui ont tout risqué pour tracer leur route. Quel que soit le prix à payer…

Les éditions du Vénasque ayant fermé leurs portes en 2020,
vous pouvez vous procurer ce livre en me contactant (formulaire contact)

Commentaires de lecteurs

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Lire un extrait

Cet extrait est en fait l’une des nouvelles qui se situe pendant l’époque qu’on appelle Renaissance. Elle aurait pu se dérouler durant ce siècle des lumières où la traite négrière vivait son âge d’or noir. Elle est malheureusement tirée de faits réels. Son titre : Délivrance.

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Délivrance

Le vent les avait abandonnés. Plusieurs mois déjà que leur bateau stagnait sur l’eau, toutes voiles rentrées. La nourriture commençait à manquer, la vermine empoisonnait le peu d’eau potable qui restait. Les corps s’amaigrissaient tandis que le sien continuait d’enfler.

Le feu au creux de ses reins grandissait. Les contractions se faisaient de plus en plus pressantes. Bientôt, elle ne pourrait plus les retenir. Les mains posées sur son sexe, elle priait désespérément les ancêtres de l’aider à atteindre la terre. Un spasme violent tordit son ventre.

Elle bloqua sa respiration et retint ses cris. Si on l’entendait, les charognards se déchaîneraient et lui prendraient son petit. Des chiens de case, renifla-t-elle avec mépris. Elle les connaissait bien, sa tribu en élevait pour les vendre aux maures et acheter des mousquets.

Moako. Un gémissement lui échappa. Son homme s’était débarrassé d’elle pour une plus jeune, une qui lui donnerait les fils qu’il voulait tant. Sans se douter qu’elle était enfin fertile. Son rire résonna dans l’espace clos de sa tête. Arrêté en plein vol par un nouveau spasme. Les poings crispés, elle se raidit, attendant que la souffrance s’estompe.

Mais la douleur s’installait, irradiant en ondes lancinantes.

Elle s’allongea. Une brûlure intense la transperça, lui coupant le souffle. La pression devenait insupportable, déchirait sa chair. Elle écarta les cuisses, incapable de résister. La sueur recouvrait son visage tandis que les eaux inondaient la paillasse. Malgré elle, son corps poussait, encore et encore.

Une tête apparut à l’entrée de son sexe béant. Elle se pencha, tira doucement. Après les épaules, le reste du petit corps glissa sans effort. Elle le nicha au creux de ses bras, le blottit contre son sein, essuyant les traces de sang sur son front.

Ton père aurait été fier de toi, mon fils. Elle l’embrassa et son cœur se gonfla d’amour. Ce petit, qui vivait son premier souffle, elle devait le protéger. Si elle avait été chez elle dans son village, les femmes de sa famille auraient coupé le cordon, elles auraient lavé le nouveau-né et enterré la matrice dans la terre pour empêcher les esprits mauvais de s’emparer de son âme. Pendant ce temps, Moako aurait procédé à la cérémonie des marques. De la plume sacrée, il t’aurait reconnu comme son fils.

Mais les seules entailles que ce petit être recevra jamais seront celles du fouet. Stigmates odieux de l’esclavage.

Il était fils d’une princesse guerrière et d’un roi, elle ne pouvait pas le laisser subir un destin d’esclave. Ravalant ses larmes, le bébé solidement niché entre ses seins, elle pressa son ventre et extirpa la matrice. À défaut de pouvoir l’enterrer dans la terre, elle la mangea. Une bouchée à la fois. En chantonnant sans bruit les prières aux ancêtres.

Le dernier morceau avalé, elle caressa la joue de son enfant et prit sa tête dans ses mains, l’appuyant contre la sienne. Tendrement. Elle communia un long moment avec son fils, lui racontant son pays aux couleurs flamboyantes et les exploits de ses pères. Puis, de son pouce, elle appuya sur la base de son cou. Tendrement. Jusqu’à sentir le petit os craquer. Et entendre la respiration légère s’effacer.

Puis elle ferma les yeux. Du fond de son cœur, elle vit la petite âme s’envoler. Libre de trouver un nouveau souffle dans un autre corps. Les yeux toujours clos, elle se lova autour de son petit. Ils se rejoindraient bientôt, ailleurs.