Déchiffrer ses rêves

La semaine dernière, j’ai eu 53 ans.

C’est un nombre étrange, 53. Deux chiffres postés face à face, qui se regardent, se confrontent presque.

Le 5. Chiffre de mi-parcours, situé à mi-chemin entre 1 et 10. Solide, campé sur les 5 doigts de la main. Le 3. Chiffre qui propulse vers l’avant. 1, 2, 3… Partez. Le chiffre de la trinité, un chiffre magique, notre univers est un triangle.

La semaine dernière, j’ai eu 53 ans.

Quand j’étais (plus) jeune, c’était un âge canonique, 53 ans, l’âge des silhouettes épaisses habillées de robes sombres et informes, des yeux ridés qui s’éteignent dès qu’on ne les regarde plus…

Parfois, je me demandais comment je ferais pour survivre quand j’atteindrai l’âge de ne plus croire à mes rêves, quand le monde du réel prendrait le pas sur le champ des possibles… Quand Brad Pitt rentrant soudain dans ma chambre ne m’emporterait plus sur son cheval blanc parce qu’il était là pour ma fille, voire ma petite-fille…

Depuis quelques temps déjà, j’ai conscience que j’approche de cet âge où les possibles se rétrécissent, où le corps se grippe au moindre écart physique, où les rêves prennent un goût amer car ils ne sonnent plus vrais.

La semaine dernière, j’ai eu 53 ans et je me suis mis en tête de fouiller mes rêves pour dénicher ceux que je regretterais de ne pas avoir accomplis si demain, tout s’arrêtait. J’ai eu du mal à les trouver car ma vie a été belle. Les rêves ont répondu lentement à cet appel puis ils sont arrivés, peu à peu. À un moment, ils étaient dix à la table de mes soupirs. Ils sont venus et repartis parce qu’il était facile de les réaliser ou d’y renoncer sans regrets. Il en est finalement resté trois, puis deux et UN.

UN rêve tellement énorme que je n’avais même pas vu qu’il était là. Vous savez, comme ces évidences qui restent dans l’ombre jusqu’au jour où le « hasard » les met en lumière. Ce rêve, c’était : explorer le monde.

Un tour du monde ? J’avais beaucoup voyagé enfant puis adolescente mais peu dans ma vie d’adulte. Je croyais mon envie d’aventure assouvie. Centrée sur ma famille et ce microcosme où il se passait toujours quelque chose de passionnant. Absorbée par mon écriture. Et voilà que ce rêve arrivait, si improbable qu’il m’a fallu du temps pour en faire le tour, l’explorer, le caresser, le prendre à bras le corps.

J’avais trouvé un rêve à accomplir mais pas la baguette magique pour exaucer les souhaits. Il paraît qu’elle n’existe pas. Que si nous voulons donner vie à ce rêve, il nous faudrait faire des choix, parfois douloureux. Vendre notre maison, s’éloigner un long temps de nos proches, de nos parents qui vieillissent, de nos petits-enfants qui grandissent si vite d’une semaine sur l’autre…

Mais j’avais 53 ans. 5 et 3, dressés l’un devant l’autre. D’un côté, le 5, symbole de la liberté, des voyages et de l’aventure. De l’autre côté, le 3, symbole de la créativité et des arts d’expression. Le tout, 5+3=8 dont les cercles représentent les cycles de la vie, les grandes réussites mais aussi des échecs très importants.

Aujourd’hui, j’ai 53 ans et j’ai reçu le message. 5/5.

Nous avons pris notre décision et nous allons prendre notre risque. Dans deux ans, j’aurai 55 ans et nous partirons avec mon mari faire ce petit tour dans le monde. Une année pleine pour aller à la rencontre des autres et suivre nos envies. Une année de liberté prélevée sur la retraite qui se fait fuyante et la vieillesse menaçante.

Puis nous rentrerons, emplis de souvenirs émerveillés de la beauté du monde et des êtres qui s’animeront derrière nos yeux plissés. Des souvenirs à savourer pour les jours où nous serons agrippés à notre fauteuil parce que nos jambes ne nous porteront plus.

Et vous, quel est ce rêve qui pourrait se transformer en projet si vous trouviez une baguette magique reliée à vos possibles ?

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L’inconnu au fond du wagon

Je m’appelle Zélie et j’ai 39 ans. Je ne le sais pas encore, mais je m’apprête à faire quelque chose d’irréparable.

Hier soir, ma vie s’est écroulée mais pour l’instant j’agis comme si de rien n’était. Je suis en route pour mon travail, ou plutôt je suis en rail, dans un wagon du RER B. RER… rail… déraille… Un rire nerveux m’échappe. Je le réprime derrière ma main. Geste inutile car tous les passagers sont accrochés à leur smartphone ou leur livre. Leurs yeux sont baissés, aveugles au monde et à ma douleur. Comme une envie de hurler pour voir ce qui se passerait.

Le RER s’arrête à intervalles réguliers, de plus en plus rapprochés à mesure qu’on gagne le centre de Paris. Quand les portes s’ouvrent, l’espace ondule en immenses contractions qui expulsent ou laissent entrer les voyageurs. Cette image étrange peut surprendre, mais je suis sage-femme. La vision d’un utérus au travail me vient naturellement.

Depuis près de quinze ans à la maternité Port-Royal, j’aide les femmes à mettre au monde leur bébé. Singulier ou pluriel, chétif ou joufflu, de toutes les couleurs… En quinze ans, j’ai accueilli dans mes mains des centaines de nouveau-nés.

Et pendant cette même période, je ne suis pas tombée enceinte une seule fois.

La nature ou Dieu, ou Qui-sais-je (mais quand je le saurai, j’aurais deux mots à lui dire)… Le Grand X donc, m’a affublée de mains d’accoucheuses et d’un ventre stérile.

Voilà ma réalité –ou plutôt ma fatalité. Les technologies les plus avancées ont échoué dans mon cas. Je ne peux et ne pourrai jamais concevoir.

Reste la question de l’adoption me direz-vous. Comme le disent d’ailleurs ma famille, mes amis, voisins, collègues et comme le dirait tout inconnu à qui j’oserais me confier dans un élan de désespoir ou d’éthylisme.

Sauf que Paul refuse catégoriquement. Entré dans les quarantièmes rugissants de l’âge, une carrière qui sera bientôt prestigieuse… Élever l’enfant d’un autre ? Non merci.

« Non merci » : formule polie qui enrobe l’ultimatum asséné hier par Paul. Il est arrivé par surprise à la fin de l’une de nos habituelles discussions, stériles elles aussi, celles où nous ne faisions que décider d’attendre encore. Cette fois, Paul a tranché et mes espoirs sont tombés en morceaux.

Je dois maintenant choisir entre celui qui partage ma vie depuis quinze ans et mes espoirs d’avoir enfin un enfant à bercer dans mes bras. Un choix qui n’en est pas un car si je persiste dans mon idée d’adopter le bébé que mon ventre ne peut accueillir, Paul me quittera. Et je me retrouverai dans la catégorie « femme seule » à qui le système ne confiera pas d’enfant. Je suis bien placée pour le savoir.

Le RER glisse sur les rails et mes pensées dérapent dans le vide. Je tente de les retenir. Les kilomètres défilent. Encore quelques stations et j’arriverai à Port-Royal. Je descendrai l’escalator jusqu’à la rue, direction la maternité.

Je passerai d’un ventre rond à un autre. Je rassurerai, j’encouragerai. Je joindrai mon sourire à ces visages radieux, conscients de participer au grand mouvement de la vie.

Mes mains se posent sur mon ventre vide… Pourquoi pas moi ? Pourquoi je ne peux pas, moi aussi, contribuer à la survie de l’espèce. À quoi me sert ma vie ?

Les questions tournent et se bousculent. Cacophonie bruyante, ma vision se trouble, je me prends la tête à pleine mains, j’ai mal, dans mon ventre des flèches brûlantes me transpercent, je ne peux plus respirer…

J’ai peur, je me fais peur… Je pourrais faire quelque chose d’irréparable.

Démissionner et quitter Paul, partir à l’autre bout du monde, recueillir tous les chiens sans colliers de Paris, sauter du haut d’un pont les bras tendus, ou sur ces rails qui défilent… Je me lève. Bouger pour que la douleur s’arrête. M’éloigner de ces pensées dangereuses. Vers le fond du wagon, il y a moins de monde…

C’est là que je le remarque. Encore haletante, le cœur sur le point d’exploser. Je vois ce sac plastique gris foncé posé dans un coin. En face, deux hommes sont absorbés dans une discussion acharnée.

Le sac se met à bouger. Je m’approche. Lentement. Je l’entrouvre. Prudemment.

Emmitouflé dans une couverture élimée, deux grands yeux encore ensommeillés me regardent. Une petite bouche en forme de cœur s’ouvre et se ferme, cherchant un sein qui n’est pas là. Je le prends dans mes bras, il sent bon la crème pour bébé. Je lui offre mon annulaire. Il l’attrape goulûment entre ses gencives édentées et bavouille en le serrant très fort.

Mon cœur joue au tamtam dans ma poitrine. Je me tourne vers le wagon et dit à voix haute.

– Est-ce que ce bébé est à quelqu’un ?

Regards surpris, hochements négatifs. Une vieille femme me rejoint.

– Vous avez trouvé un bébé ?

Je hoche la tête en désignant le sac vide dans le coin. La vieille femme caresse la petite joue d’un doigt noueux et ramasse le sac pour en fouiller le contenu. Je n’y avais même pas pensé !

– Vous avez trouvé quelque chose ? Un nom, une lettre ?

– Non, seulement quelques vêtements et un biberon. Il faut appeler la police.

Mes doigts se crispent sur la couverture. La vieille femme a raison, il n’y a rien d’autre à faire. Le train diminue sa vitesse. Prochaine station : PORT-ROYAL. Je suis arrivée.

– Je m’en occupe. Je suis sage-femme à Port-Royal et malheureusement, ce sont des cas qui arrivent. Je sais comment procéder.

– Oh très bien. Ça arrive souvent ?

– Trop.

Regards entendus, le débat est clos. La sirène retentit. La porte se referme. Un dernier sourire rassurant à la vieille femme par-delà la vitre et je remonte le quai, le petit corps contre mon cœur. Encore quelques instants… si fugaces soient-ils. Provision de souvenirs pour l’avenir.

Je descends l’escalator jusqu’à la rue. Après la chaleur du train, le froid me fait l’effet d’une gifle. Il a le mérite de me dégriser. J’avance, le commissariat n’est pas très loin. Il faut qu’on retrouve ses parents, qu’on sache pourquoi on a laissé ce petit ange dans un sac plastique couleur poubelle ?

Le bébé remue, il s’agrippe à moi, confiant.

– Pardon, je te demande pardon.

Je pleure mais je sais que je vais le faire, ce quelque chose d’irréparable. Je vais rebrousser chemin. Remonter l’escalator vers le RER. Direction ailleurs, ensemble.

En hommage à toutes les femmes qui n’ont pas pu accueillir un enfant dans leur vie alors qu’elles le souhaitaient.