L’inconnu au fond du wagon

Je m’appelle Zélie et j’ai 39 ans. Je ne le sais pas encore, mais je m’apprête à faire quelque chose d’irréparable.

Hier soir, ma vie s’est écroulée mais pour l’instant j’agis comme si de rien n’était. Je suis en route pour mon travail, ou plutôt je suis en rail, dans un wagon du RER B. RER… rail… déraille… Un rire nerveux m’échappe. Je le réprime derrière ma main. Geste inutile car tous les passagers sont accrochés à leur smartphone ou leur livre. Leurs yeux sont baissés, aveugles au monde et à ma douleur. Comme une envie de hurler pour voir ce qui se passerait.

Le RER s’arrête à intervalles réguliers, de plus en plus rapprochés à mesure qu’on gagne le centre de Paris. Quand les portes s’ouvrent, l’espace ondule en immenses contractions qui expulsent ou laissent entrer les voyageurs. Cette image étrange peut surprendre, mais je suis sage-femme. La vision d’un utérus au travail me vient naturellement.

Depuis près de quinze ans à la maternité Port-Royal, j’aide les femmes à mettre au monde leur bébé. Singulier ou pluriel, chétif ou joufflu, de toutes les couleurs… En quinze ans, j’ai accueilli dans mes mains des centaines de nouveau-nés.

Et pendant cette même période, je ne suis pas tombée enceinte une seule fois.

La nature ou Dieu, ou Qui-sais-je (mais quand je le saurai, j’aurais deux mots à lui dire)… Le Grand X donc, m’a affublée de mains d’accoucheuses et d’un ventre stérile.

Voilà ma réalité –ou plutôt ma fatalité. Les technologies les plus avancées ont échoué dans mon cas. Je ne peux et ne pourrai jamais concevoir.

Reste la question de l’adoption me direz-vous. Comme le disent d’ailleurs ma famille, mes amis, voisins, collègues et comme le dirait tout inconnu à qui j’oserais me confier dans un élan de désespoir ou d’éthylisme.

Sauf que Paul refuse catégoriquement. Entré dans les quarantièmes rugissants de l’âge, une carrière qui sera bientôt prestigieuse… Élever l’enfant d’un autre ? Non merci.

« Non merci » : formule polie qui enrobe l’ultimatum asséné hier par Paul. Il est arrivé par surprise à la fin de l’une de nos habituelles discussions, stériles elles aussi, celles où nous ne faisions que décider d’attendre encore. Cette fois, Paul a tranché et mes espoirs sont tombés en morceaux.

Je dois maintenant choisir entre celui qui partage ma vie depuis quinze ans et mes espoirs d’avoir enfin un enfant à bercer dans mes bras. Un choix qui n’en est pas un car si je persiste dans mon idée d’adopter le bébé que mon ventre ne peut accueillir, Paul me quittera. Et je me retrouverai dans la catégorie « femme seule » à qui le système ne confiera pas d’enfant. Je suis bien placée pour le savoir.

Le RER glisse sur les rails et mes pensées dérapent dans le vide. Je tente de les retenir. Les kilomètres défilent. Encore quelques stations et j’arriverai à Port-Royal. Je descendrai l’escalator jusqu’à la rue, direction la maternité.

Je passerai d’un ventre rond à un autre. Je rassurerai, j’encouragerai. Je joindrai mon sourire à ces visages radieux, conscients de participer au grand mouvement de la vie.

Mes mains se posent sur mon ventre vide… Pourquoi pas moi ? Pourquoi je ne peux pas, moi aussi, contribuer à la survie de l’espèce. À quoi me sert ma vie ?

Les questions tournent et se bousculent. Cacophonie bruyante, ma vision se trouble, je me prends la tête à pleine mains, j’ai mal, dans mon ventre des flèches brûlantes me transpercent, je ne peux plus respirer…

J’ai peur, je me fais peur… Je pourrais faire quelque chose d’irréparable.

Démissionner et quitter Paul, partir à l’autre bout du monde, recueillir tous les chiens sans colliers de Paris, sauter du haut d’un pont les bras tendus, ou sur ces rails qui défilent… Je me lève. Bouger pour que la douleur s’arrête. M’éloigner de ces pensées dangereuses. Vers le fond du wagon, il y a moins de monde…

C’est là que je le remarque. Encore haletante, le cœur sur le point d’exploser. Je vois ce sac plastique gris foncé posé dans un coin. En face, deux hommes sont absorbés dans une discussion acharnée.

Le sac se met à bouger. Je m’approche. Lentement. Je l’entrouvre. Prudemment.

Emmitouflé dans une couverture élimée, deux grands yeux encore ensommeillés me regardent. Une petite bouche en forme de cœur s’ouvre et se ferme, cherchant un sein qui n’est pas là. Je le prends dans mes bras, il sent bon la crème pour bébé. Je lui offre mon annulaire. Il l’attrape goulûment entre ses gencives édentées et bavouille en le serrant très fort.

Mon cœur joue au tamtam dans ma poitrine. Je me tourne vers le wagon et dit à voix haute.

– Est-ce que ce bébé est à quelqu’un ?

Regards surpris, hochements négatifs. Une vieille femme me rejoint.

– Vous avez trouvé un bébé ?

Je hoche la tête en désignant le sac vide dans le coin. La vieille femme caresse la petite joue d’un doigt noueux et ramasse le sac pour en fouiller le contenu. Je n’y avais même pas pensé !

– Vous avez trouvé quelque chose ? Un nom, une lettre ?

– Non, seulement quelques vêtements et un biberon. Il faut appeler la police.

Mes doigts se crispent sur la couverture. La vieille femme a raison, il n’y a rien d’autre à faire. Le train diminue sa vitesse. Prochaine station : PORT-ROYAL. Je suis arrivée.

– Je m’en occupe. Je suis sage-femme à Port-Royal et malheureusement, ce sont des cas qui arrivent. Je sais comment procéder.

– Oh très bien. Ça arrive souvent ?

– Trop.

Regards entendus, le débat est clos. La sirène retentit. La porte se referme. Un dernier sourire rassurant à la vieille femme par-delà la vitre et je remonte le quai, le petit corps contre mon cœur. Encore quelques instants… si fugaces soient-ils. Provision de souvenirs pour l’avenir.

Je descends l’escalator jusqu’à la rue. Après la chaleur du train, le froid me fait l’effet d’une gifle. Il a le mérite de me dégriser. J’avance, le commissariat n’est pas très loin. Il faut qu’on retrouve ses parents, qu’on sache pourquoi on a laissé ce petit ange dans un sac plastique couleur poubelle ?

Le bébé remue, il s’agrippe à moi, confiant.

– Pardon, je te demande pardon.

Je pleure mais je sais que je vais le faire, ce quelque chose d’irréparable. Je vais rebrousser chemin. Remonter l’escalator vers le RER. Direction ailleurs, ensemble.

En hommage à toutes les femmes qui n’ont pas pu accueillir un enfant dans leur vie alors qu’elles le souhaitaient.

Voies Nouvelles pour l’écriture

Cet article s’adresse plus particulièrement aux lecteurs qui me contactent, à la recherche de conseils pour écrire. Je pense notamment à cette jeune femme qui souhaite reprendre l’écriture après une période blanche et qui ne sait pas très bien comment retrouver le fil.

S’il s’agissait de peinture ou de musique, il serait possible de refaire quelques gammes –pas trop longtemps, avant de se lancer dans de nouvelles créations.

C’est plus compliqué en écriture car nous écrivons rarement « à blanc », couleur de sinistre augure pour tout auteur. Nous écrivons parce que nous avons quelque chose à dire au monde.

Oui mais écrire quoi quand l’inspiration nous fuit ? Il n’y a pas plus fugueur que le génie créatif… Et s’installer devant une page vide pour attendre qu’il revienne ne fonctionne pas.

Certes, on peut se faire plaisir avec des booster d’écriture et jouer avec les mots. Mais s’il s’agit d’une énorme envie de raconter une histoire, le meilleur des stimulants se trouve dans les concours d’écriture de nouvelles. Personnellement, je vais y puiser à chaque période de sécheresse ou quand je n’avance pas dans mes projets.

C’est comme ça que récemment, un concours de nouvelles m’a entraînée sur un chemin où, spontanément je ne serais jamais allée…

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C’était le 29 octobre, nuit la plus longue de l’année. Organisé par les Avocats du diable, un étrange concours : le prix de la nouvelle érotique ! J’ai déjà tellement de mal avec les scènes d’amour, alors écrire une nouvelle érotique ?… Bon ou mauvais, pas vraiment mon genre !

Sauf que… le prix est important à mes yeux. En jeu, une résidence d’écriture avec les éditions du Diable Vauvert. Sauf que… voilà que ma petite voix intérieure -une vraie peste parfois, se met à chuchoter « Sors de ta zone de confort… C’est l’occasion idéale… Vas-y, fonce ! »

Les murmures se sont faits hurlements. Au bord du vide, j’ai sauté.

Samedi 29 octobre, 23h59, le défi est lancé, je le reçois par mail à la volée : écrire une nouvelle avec deux contraintes : un contexte de situation « Tel épris qui croyait prendre » et le mot final « Ricochet ».

Photo Dennis Maitland

Photo Dennis Maitland

Et je l’ai fait ! Cette nuit-là, alors que le monde dormait (en dehors des quelques 400 candidats et des milliers de fêtards néo-halloweenesques), j’ai écrit.

Moi qui progresse lentement et passe mon temps à regarder par-dessus mon épaule pour surveiller mes lignes, en une seule nuit, j’ai écrit un texte entier. Plongée en abîme où tout est permis. Adrénaline à tous les étages. Excitation, vertige. Les mots jaillissent sans tabou, les personnages construisent leurs désirs, l’histoire file dans une course exaltante jusqu’à l’ultime « Ricochet ».

7h00, heure nouvelle. Sous mes yeux, une histoire libertaire créée par la contrainte et sans douleur.

J’ignore si elle retiendra l’attention du jury. Je sais une seule chose : j’ai relevé un immense défi personnel. Absolutely jubilatoire !

***

Pour ceux que l’écriture de nouvelles intéresse, vous trouverez de nombreuses informations sur ces deux sites :

Attention !
Les concours de nouvelles sont nombreux mais ils ne sont pas tous intéressants et certains sont « pré-fléchés » pour des amis  locaux (sic). Comment sélectionner les concours intéressants ? Voici quelques pistes :

  • La gratuité. Hors de question de payer même quelques euros pour participer à un concours.
  • Le thème et le genre. Inutile de proposer des romances à un concours SF ou vice versa. Les codes de genre sont encore plus exigeants dans un format court que dans un roman.
  • L’organisateur. Les concours portés par une mairie ou une médiathèque offrent un gage de sérieux.
  • Enfin, la proximité géographique. L’engagement moral lorsque l’on participe à un concours, c’est d’être présent le jour des résultats si on est lauréat. Or, cela risque d’être difficile si on habite trop loin.

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Si l’aventure vous tente, voici quelques bons conseils glanés ici et là pour écrire une nouvelle efficace :

  1. « La nouvelle est une fiction brève qui doit être lue en une fois » Edgar Allan Poe.
  2. La nouvelle un genre littéraire à part entière où la narration a pour objectif de captiver le lecteur, de susciter en lui des émotions et des réflexions.
  3. La nouvelle est un récit resserré sur une action unique, parfois réduite à un seul événement, ce qui implique de faire des choix. S’il semble se passer peu de choses entre la situation initiale et le dénouement, chacune de ces « petites choses » doit contribuer à l’histoire.
  4. Le nombre de personnages est limité et ils sont traités de façon schématique. Concernant le personnage principal, sa description physique est réduite au minimum (sexe, tranche d’âge, silhouette…) et sa psychologie est révélée par son comportement. À la fin du récit, le « héros » doit sortir de l’histoire transformé. S’il n’a pas évolué, cela signifie que l’aventure n’en valait pas la peine. Et donc, le récit non plus.
  5. Les lieux sont juste esquissés. Ils ont cependant une grande importance car ils contribuent à l’atmosphère, et donc à l’émotion globale de l’histoire.

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Bonne écriture de nouvelles à tous 🙂

Le sang des vignes par Laurence Marino

Hier, nous avons allumé une bougie à nos fenêtres.
Aujourd’hui, « Il est grand temps de rallumer les étoiles » (Guillaume Apollinaire).

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Le sang des vignes

Tout ce week-end, Laurence Marino vous offre sa dernière nouvelle publiée sur Amazon en cadeau. L’occasion de découvrir son univers, cette histoire sombre et haletante qui parle de sang et de vin, d’hommes et de passion pour cette terre espagnole.

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Le sang des vignes, Laurence Marino

 

Pour faire connaissance avec l’auteure

A la question « Pourquoi j’écris », Laurence Marino répond comme répondent les enfants aux questions évidentes : « Parce  que… ». Parce que je ne peux pas faire autrement, parce que j’aime ça plus que tout ! Mon plus grand bonheur est de partager et de faire plaisir.

Elle a accepté de répondre à quelques questions futiles et indiscrètes (ce sont les meilleures !).

  • Dans la peau de quelle personnalité aimerais-tu vivre une journée ? Et qu’en profiterais-tu pour faire ?

J’ai une personne imaginaire qui me vient à l’esprit : Mary Poppins pour voler et passer d’un monde à l’autre… J’aime son côté magicienne et enchanteresse du quotidien. En personne vivante et contemporaine, je pense plutôt à une femme comme la chanteuse Zazie… J’aime son écriture et sa personne. Je ferais un concert pour vivre cette relation au public. je suis très admirative des personnes qui se produisent sur scène et qui captent des milliers de gens en même temps

  • Quelle est la question qui te tourmente le matin au réveil ?

Peu de questions me tourmentent dès le réveil mais je me demande souvent comment trouver le temps d’être avec les gens que j’aime, d’écrire mon futur roman….

  • Où étais-tu avant la naissance ?

Certainement proche de la mer. J’adore l’océan… J’ai dû aussi me promener et vivre longtemps en Inde car je voue une réelle passion pour ce pays , ses couleurs, ses odeurs, sa musique et même sa nourriture !

  • Que dirais-tu à la jeune Laurence le jour où elle a écrit la première page de son premier roman ?

Persévère, continue, fais toi plaisir toujours… N’attends pas la gloire, partage tes textes, apprends, écris et vis.

  • Quelle est la citation que tu aimerais relier à tes livres ?« On croit que, lorsqu’une chose finit, une autre recommence tout de suite. Non. Entre les deux c’est la pagaille ». C’est marguerite Duras (que j’adore) dans Hiroshima mon amour qui écrit cette phrase. Pour moi c’est pareil ; entre deux livres c’est la pagaille… Mes héros s’accrochent et ont du mal à laisser la place aux nouveaux…..

Merci Laurence pour tes réponses 🙂

Ma fenêtre dans les Landes

C’était un soir Messieurs Mesdames… Au programme : équinoxe, nouvelle lune et éclipse totale pour couronner le tout !

Un soir idéal pour aller faire un tour dans les Landes, plus exactement à Saint Pierre du Mont où le jury du Concours de Nouvelles a décerné le 1er prix à Fenêtre sur la Lande

La remise des prix a eu lieu lors d’une soirée relayée par le Journal Sud-Ouest. Ma toute première coupure de presse ! Comment vous dire mon émotion ? Crier que je suis très heureuse et très fière semble bien trop fade. Il y a des moments comme ça où les mots vous lâchent, lâches !

Un grand merci aux organisateurs des concours d’écriture. Il est difficile pour un auteur d’exposer ses créations sur un mur ou dans une vitrine et ces événements sont de belles occasions pour rencontrer des lecteurs et entendre comment ils ont vécu la lecture de l’histoire inventée pour eux.

Pour lire les textes ou les télécharger, c’est par ici !

Pour lire l’article du journal Sud-Ouest : Des nouvellistes et des peintres émérites

Bonne lecture 🙂