Fleurs passées

Petit texte à l’attention de toutes les mamans, même si les enfants ont quitté le nid pour s’envoler dans le vaste monde. Oui, je sais, c’est un cliché, mais c’est aussi une réalité. Mes enfants sont partis il y a presque dix ans, ce sont aujourd’hui des adultes qui ont construit leur vie. Ce sont surtout de belles personnes.

Alors peut-être que ce texte, finalement, c’est à leur attention…

Fleurs passées

– Vous verrez Madame, en quelques jours, vous aurez retrouvé une peau toute douce et plus ferme.

J’ai remercié la démonstratrice anguleuse et souriante. Sa recette semblait si simple. Fabriquer moi-même ma crème rajeunissante ? Après la batterie de lotions toutes plus coûteuses et décevantes les unes que les autres que j’achetais en parfumerie depuis des années, pourquoi pas ?

Le lendemain après la douche, j’ai prélevé dans le pot une noix de cette crème blanche, miraculeuse et bon marché. Sous mes doigts, la texture était épaisse, sans être grasse. Plutôt agréable. Il fallait ensuite y incorporer l’essence de geranium rosa.

Je pestais en tentant de déboucher le flacon récalcitrant avec les doigts enduits d’une substance qui glisse sur les surfaces… Pourquoi je n’anticipe jamais ?

La première goutte de l’essence s’écrase sur le dôme de crème. Deux autres se précipitent à sa suite. Une odeur de fleurs se répand dans la salle de bains et dans mes veines. Elle me touche, elle me pénètre. Je la sens dans mon ventre, au creux de mes tripes, juste derrière le nombril. Elle vibre, elle bat, elle pulse. Ivresse florale.

Avec bonheur, j’ai mélangé la masse laiteuse et appliqué sur ma peau ce baume nourricier. Depuis les mollets jusqu’au haut des cuisses, alternant mouvements arrondis et longues remontées. Puis le ventre et les hanches, massages appuyés, dans un désir que la crème pénètre à l’intérieur. Dernière touche sur les fesses. Mon corps tout entier respire en mode fleurs.

Totalement dopée par cette senteur d’été, j’ai pris le tram et le bain de foule, celui des heures de pointe ensommeillées. J’ai couru d’un dossier à un autre, mangé au self. Au menu : poisson sciure et haricots coloriés en vert. Avec un zeste de regret pour ne pas avoir apporté mon repas, j’ai mangé sans appétit ce plat inodore et sans saveur. Au retour, nouveau plongeon dans le tram et la sueur du soir.

Toute la journée, le parfum du geranium rosa m’a accompagnée. Filament filigrane indéfinissable.

De retour à la maison, j’ai retrouvé mon univers. J’ai déposé mes courses sur la table de la cuisine et allumé le téléviseur du salon pour écouter la radio. En chantonnant, je me suis lancé dans la pluche de carottes et la découpe de courgettes. À bas les menus-cartons de la cantine. Ce soir, wok de légumes à la sauce saté.

J’aime ma petite échoppe, je m’y sens bien. Après le départ des enfants, nous l’avons redécorée dans des tons plus modernes, ajoutant aux pans de pierre des murs fuchsia et gris, avec un soupçon de taupe.

J’ai levé les yeux sur cette belle pièce où nous nous retrouvons tous pour passer de bons moments. Si belle, si propre… C’est là que l’odeur du geranium rosa a enflé, ramenant dans son sillage le souvenir de la crème pour bébé.

Le temps a explosé. Sous mes yeux à nouveau, le capharnaüm des jouets mis en scène sur le tapis. Dans mes oreilles les éclats de rire, les gros sanglots et dans l’air flottaient à nouveau les arômes pâtissiers et les effluves de mercurochrome…

– Tu as fait tes devoirs ?

– Moi aussi je t’aime mon poussin.

– Nemo ! Sors de là, va aboyer ailleurs. Les enfants, arrêtez de courir comme ça.

– Bravo ma puce, bien joué.

– Mange ton assiette… Mais non, pas la vaisselle, ton chou-fleur !

– Il était une fois, dans un pays merveilleux…

C’était hier. Si loin déjà…

Aujourd’hui les enfants sont partis et le chien est mort. Il n’y a plus un bruit et les contes de fées s’empoussièrent sur l’étagère.

Il n’y a plus que nous deux. Amoureux vieillissants à qui on a rendu les clés d’un temps qu’il faut réapprendre. Un chapitre clos, un autre à ouvrir. Laissez-moi juste une minute, un dernier sanglot. Je me mouche et j’arrive.

Boloss au travail

Déjà l’automne ! Les écoliers ont repris le chemin de l’école tandis que les ours rejoignent leur grotte avec un plein de graisse pour l’hiver.

Dans les entreprises, la routine reprend. Agendas surchargés, réunions qui s’enchaînent, échéances qui se télescopent… Overbooking vaut mieux que Boring.

2016-09-boloss

« Il installe sur son bureau des boites d’archives pour combler le vide. Puis il plante ses écouteurs dans ses oreilles pour ne pas entendre l’absence de sonneries.

La réorganisation est passée par ici, il paraît qu’elle repassera par là. Boite mail déserte, dossiers faméliques… Seules urgences, celles qui le conduisent au petit coin. Au retour il compte. 9 pas, tourner à droite puis 15 pas, ouvrir la porte. 10 autres pas et retour le cul sur sa chaise.

On est vendredi, jour du reporting. Sur le tableau, en face de son nom, des cases vides à compléter. Résister à la tentation d’écrire « RIEN ». Trouver des mots qui sonnent bien, qui sonnent PRO. « Benchmarking » s’annonce en fanfaronnant (définition : activité qui consiste à observer celle des autres). Parfaitement approprié, en voilà un !

Surgit ensuite « Appropriation ». Les ingénieurs des Systèmes d’Information ont été formés à l’école de Steve Job ; de nouvelles applis arrivent chaque mois. Il écrit : « Appropriation nouvelle SI ». Et de deux !

Le troisième terme se fait attendre, il arrive en soufflant. Vieux routard, usé et désabusé, il n’en peut plus d’être convoqué chaque semaine. « Développement d’outils projets ». Pour le jour où les projets reviendront de leur exil…

Un mot en –ING pour paraître dans le coup
Un autre en –TION qui rime avec réflexion
Un dernier en –MENT, sérieux invariable.

Mots remparts contre le vide. Tenir bon.

Le déjeuner pèse sur son estomac, le sommeil sur ses paupières. Si on lui avait dit enfant, qu’un jour il apprécierait de croiser les bras sur son bureau pour y nicher sa tête, les yeux fermés.

10 minutes à l’écart de ce monde qui lui reste extérieur. Comme un répit, une rémission.

Jingle mail. Il se jette sur le message surligné en grave. Il lit chaque mot attentivement. Et encore une fois pour être sûr d’avoir tout compris. Il lit jusqu’aux lignes vertes du 36ème dessous qui demandent de prendre soin de l’environnement, de ne pas imprimer inutilement. C’est important l’environnement.

En bon citoyen, il jettera le mail dans la corbeille virtuelle, avec les autres alertes aux véhicules mal garés dans le parking.

Et il reprend le fil de sa journée.
Il attend –un fil– a le temps –une corde– haletant… »

Ma fenêtre dans les Landes

C’était un soir Messieurs Mesdames… Au programme : équinoxe, nouvelle lune et éclipse totale pour couronner le tout !

Un soir idéal pour aller faire un tour dans les Landes, plus exactement à Saint Pierre du Mont où le jury du Concours de Nouvelles a décerné le 1er prix à Fenêtre sur la Lande

La remise des prix a eu lieu lors d’une soirée relayée par le Journal Sud-Ouest. Ma toute première coupure de presse ! Comment vous dire mon émotion ? Crier que je suis très heureuse et très fière semble bien trop fade. Il y a des moments comme ça où les mots vous lâchent, lâches !

Un grand merci aux organisateurs des concours d’écriture. Il est difficile pour un auteur d’exposer ses créations sur un mur ou dans une vitrine et ces événements sont de belles occasions pour rencontrer des lecteurs et entendre comment ils ont vécu la lecture de l’histoire inventée pour eux.

Pour lire les textes ou les télécharger, c’est par ici !

Pour lire l’article du journal Sud-Ouest : Des nouvellistes et des peintres émérites

Bonne lecture 🙂

 

 

 

 

Lundi au sommeil

Certains passeront leur lundi au soleil, d’autres sous la pluie.

Pour mon lundi, j’ai rendez-vous avec des inconnus masqués.
Heure : 7h15.
Lieu : Sur un billard.
Dress code : Blouses bleues pour eux, bétadine pour moi.

Demain sera le dernier épisode d’un accident banal comme souvent. Un caillou en forme de grain de sable sous une chaussure, une envolée qui n’avait rien de lyrique… et cet atterrissage fracassant contre une plaque d’égout. Devinez qui a gagné ?

Il y a un an, un chirurgien réalisait un joli mécano avec les miettes de mon coude. Demain, je retrouve ma liberté… et ma légèreté ! Quelques kilos de ferraille en moins, ça devrait compter sur la balance.

Comme il s’agit du coude droit (forcément !), je ne pourrais pas écrire pendant quelques semaines.

Je continuerai à vous lire et je vous retrouve très vite avec les coudées franches, absolutely aware… ou presque !

smileyfou

L’amour à mère

Jusqu’au XXe siècle, les hommes jetaient leur gourme pendant que les femmes attendaient virginales d’entrer en mariage et en procréation. Aujourd’hui dans de nombreux pays, les deux sexes jouissent de la même liberté. Un phénomène reste cependant gravé dans les hormones féminines. En tatouage indélébile : l’horloge biologique.

Procréer est inscrit dans nos gênes. Survie de l’espèce oblige. Une aventure où bon nombre de femmes ont laissé la vie depuis que le monde est monde, en couches ou d’épuisement. Depuis, les progrès de la médecine, les allocations familiales et Françoise Dolto ont transformé cette aventure en injonction merveilleuse.

Dans la réalité, accueillir un enfant relève plus de la tragédie grecque que du conte de fées (qui s’arrête souvent au mariage si vous lisez attentivement). C’est un destin écrit d’avance, une intrigue dont on ne sort pas indemne, une histoire d’amour à mère.

Le bébé le plus beau du monde

Tout commence bien. Depuis le vingtième siècle, grâce à la péri-dur-aïe, les femmes n’enfantent plus dans la douleur. En quelques heures, l’objet de tous les désirs arrive. Ridé, en technicolor –rouge ou jaune ça dépend. C’est le plus beau bébé du monde ! Il tient pile au creux de mes bras, il est né par moi et je suis née pour lui. Je ris et je pleure. Sans savoir pourquoi et sans vouloir me retenir. C’est si bon !

La mémoire est le premier organe atteint par le syndrome de la maternité. Oubliés les nausées matinales, les coups de pieds dans le ventre, les envies pressantes…

Un deuxième symptôme apparait en suivant : la capacité langagière s’évapore. Écoutez : « agaga, agoudou boudou, oui, oui… il est beau mon bébé, il a bien mangé et fait son gros rototo… » Ouf ! Les phrases redeviennent compréhensibles, à défaut d’être intéressantes. D’ailleurs, les collègues n’osent pas le dire mais les histoires de pipi-caca pendant la pause le matin… il serait temps de changer de sujet.

Le temps passe, la plupart des dommages collatéraux s’estompent : les cernes des nuits sans sommeil, l’odeur du lait régurgité, les kilos en trop (les récalcitrants sont bien cachés)… Il est temps de reprendre sa vie à pleines mains : la gym, les soirées copines…

Sauf que… Toute notre énergie est absorbée dans les tâches maternelles. Le joli poupon s’est transformé en petit démon qui teste l’univers et nos nerfs. Nous sommes devenues des championnes olympiques dans la catégorie des bonds en sursaut : les doigts dans les prises, le petit-suisse renversé sur la robe neuve… En plus, il ne sait dire que deux mots : « Papa » -l’ingrat– et « Non » –ça c’est pour nous.

Le troisième symptôme émerge à ce moment : la culpabilité d’être une mauvaise mère. De caprices en punitions, le niveau de stress augmente et la longueur des ongles diminue.

Arrivent les bons moments. Je l’admets bien volontiers étant d’une honnêteté intellectuelle irréprochable. De cinq à onze ans, l’enfant est un ange ! Tout mignon, les cheveux bouclés, bisous et câlins en libre-service… Des grands yeux qui nous regardent comme si nous étions toutes-puissantes… Et on y croit ! Quatrième symptôme certes invisible mais à ce stade c’est incurable, certains neurones sont irrémédiablement atteints.

Le virage de l’adulescence

Nous voici au collège ! Enfin lui, parce que nous, nous restons à la porte. C’est un fait, il ne peut plus se montrer avec ses parents. « Mais non, maman, c’est pas contre toi, allez salut, fok GI ». Question d’image par rapport à ses pairs devenus plus importants que ses pères. C’est toute une initiation, l’adolescent a travaillé dur pour en arriver là. Alors il faut l’accepter.adolescents4

Cette étape est fortement imbriquée avec la période pubère pendant laquelle les hormones prennent le pouvoir. Notre rôle, plus passif, reste cependant primordial : ne pas rire quand la voix du garçon dérape, ne pas verdir quand il ramène une petite amie qui rentre dans du 36, ne pas rougir quand vous lavez la carte de France dessinée sur ses draps…

Idem avec les filles : ne pas répondre quand elle pose des questions sur la sexualité (elle en sait plus que nous), ne pas verdir quand elle vous fait remarquer le tout petit bourrelet naissant sur vos hanches, ne pas rougir quand elle vous présente un mignon sans acné ni appareil dentaire…

L’étape du développement sexuel de notre enfant nous rappelle une vérité première : nous avons une vie à vivre. Les nuits sans sommeil reviennent, mais curieusement, les cernes nous vont bien cette fois.

Le jeune adulte termine les études qu’il poursuivait. La cohabitation familiale se vit en bonne intelligence et il anime le foyer du dynamisme de sa jeunesse. Grâce à lui, nous sommes incollables sur les musiques tendances et les nouvelles technologies. Pour le remercier, nous lui laissons croire que le frigo se remplit automatiquement, que l’essence arrive par intraveineuse et que le linge se repasse tout seul … Cinquième symptôme tardif : le complexe de la mère cool et parfaite.

Le jour J

Arrive le grand jour. Je n’y pensais plus, d’ailleurs je ne l’ai pas vu venir. Le jour J, comme Jeune-qui-déploie-ses-ailes. Je ris et je pleure à la fois. Cette fois, je sais pourquoi. Fierté de le voir s’éloigner joyeux et fort, prêt à mettre le monde à son pas. Tristesse de savoir que désormais rien ne sera plus pareil. Il me manque déjà. Je pleure sans pouvoir rien retenir, ni mes larmes ni mon enfant. Sur le seuil de la maison, son père se tient à mes côtés, le dos rigide. Dernier symptôme : un cœur en miettes.

Alors certes, on ne fait pas un enfant pour soi. Mais personne ne m’avait prévenue que ce serait si difficile de voir s’éloigner la chair de sa chair. Que les petites tracasseries du quotidien, les prises de tête, les chaussettes qui trainent sous le lit… Que rien de tout ça ne compterait plus devant le trou profond au creux de mes entrailles ?

Et s’il tombait malade, et s’il avait besoin de… La main de son père presse mon épaule. « Ce n’est plus un enfant, il sait se débrouiller ». Je redouble de sanglots. C’est bien là le drame !

Après quelques temps et plusieurs centaines de mouchoirs en papier, la raison refait surface. La nature ayant horreur du vide, on se recrée une vie, rythmée par les visites des « enfants ». Et puis, ils ne sont pas très loin, ils habitent toujours la planète Terre. Au début, ils reviennent souvent. Ensuite, ils nous présentent une jeune fille ou un jeune homme que nous jurons d’aimer comme les nôtres (je n’ai pas dit que je serai honnête sur TOUS les sujets).

Ensuite encore, ils auront des enfants, la ronde parentale reprendra.

Est-ce que je dois les prévenir de ce qu’implique accueillir un enfant ? Est-ce qu’il est utile et nécessaire de dire l’avenir ?

Il est des silences qui ne sont pas mensonges.
Il est des silences qui sont amour.calin maman2

L’amour à mère est un don à savourer. Il mérite qu’on le laisse vivre au présent.

C R I S

Cauchemar, Rêve, Insomnie, Sommeil…

Quelques élucubrations dans la grisaille de novembre…

Insomaniaque

Tueur en série de rêves éveillés

Insomnie

Insomnie : tapage nocturne des pensées
(Sylvain Tesson)

L’insomnie est la face sombre de l’imagination
(Delphine de Vigan)

Frayeurs noires

Certaines nuits, je prends plaisir à garder les yeux ouverts, à savourer la plénitude dans des draps frais, en sécurité dans mon lit. Un non-mouvement où la créativité bouillonne. Un entre-deux où tout est possible.

D’autres nuits en revanche, la terreur surgit et m’envahit. Elle se propage lente et visqueuse, s’attarde dans chaque muscle, circule dans chaque artère. Paresseuse et meurtrière. Mon corps en territoire  à conquérir, bastion après bastion. Impossible d’enrayer l’expansion, vaincue d’avance. Une enfant impuissante à chasser les monstres tapis dans l’esprit et sous le lit.

J’oublie que je suis adulte, que j’ai le droit d’allumer sans me faire gronder. Que je peux me lever et faire front au danger comme j’ai appris à le faire depuis que j’ai grandi.

J’oublie l’écriture. Par son pouvoir, nommer les terreurs nourries de l’indicible. À la lumière des mots, gommer les ténèbres.

***

Jeu d’ombres tordues se penchent qui frôlent et affolent. Fermer les yeux, si on ne les voit pas ça n’existe pas.

Se guider sur les sons, silence respiration trop forte résonne dans la nuit noire, trou, happée, arrêter de respirer, on souffle doucement on se calme.

Bâillement. Mettre la main devant la bouche, ne pas laisser d’interstice, préserver la langue, besoin pour hurler. Ne pas donner prise rien ne doit dépasser, recroqueviller les jambes, cacher les oreilles sous les paumes doigts repliés, position œuf rond, couette rouge placenta, ne plus bouger.

Crisser-grincer dans l’escalier. Sursaut cœur course membres figés, oreilles dressées, aux armes les paupières, rouvrir les yeux. D’urgence. Les refermer. Vite.

Trouver un coin vital, deux parois accrochées l’une à l’autre. S’adosser, y nicher les flancs protégés, pallier l’absence de rétines derrière le crâne. Devenir une mouche, le champ de vision restreint, les angles morts en alerte. Guetter les mouvements, ne pas se laisser surprendre, acculée.

Un froissement sous le lit, espace béant sur le vide, prise directe sur l’enfer, viser le salut  là-haut mains jointes : laisse-moi vivre laisse-moi laisse…

On marchande n’importe quoi dossier à boucler vaisselle câlin inachevé tant de choses à peine amorcées, demain on compte sur moi, laisse laisse-moi laisse-moi vivre…

La sueur serpent colle dans le dos frissons froid envie de pipi. Tournicoton dans le lit impossible de tenir, on pose un pied par terre, mollet découvert vite, remonter la jambe ne pas réveiller les démons aplatis.

Se retenir encore vessie comprimée risque de draps mouillés survie en danger la balance est mal réglée.

***

« Maman ! »

La plainte me réveille. Les enfants !

Je tâtonne, trouve l’interrupteur, crève l’obscurité. Me lever, pied au plancher. Crisser-grincer dans l’escalier. Un lambeau de cauchemar s’accroche aux épaules. Éjecté d’un haussement, mes enfants ont besoin de moi.

J’entrouvre la porte. Respirations paisibles, doux ronflements. Ça ne me suffit pas, besoin de toucher pour y croire. Je m’approche.

Je me penche sur ma fille, pose une main sur son front, caresse sa joue, chaleur de la vie. Mon fils dort sur le lit du dessus. Son grand plaisir tous les soirs, jouer les acrobates. Je grimpe à l’échelle, rate une marche, dégringole fracas dans la nuit.

Dans un mouvement d’horloger, les deux petits soupirent, activent leur pouce dans leur bouche et se tournent vers le mur. Des anges heureux, loin de tout danger. Loin de cette peur panique irraisonnée du noir et des ombres qui s’y dissimulent. Inconscients des menaces du monde. Si on ne les voit pas, ça n’existe pas.

© Élisa Tixen – Novembre 2014

Sortilys

J’aime les toiles d’araignées, l’architecture délicate des fils tissés. Je les abrite volontiers dans ma maison. En échange, elles me débarrassent des mouches, ces parasites nocifs qui transportent des maladies excrémentaires.

Depuis quelques temps, les toiles ont proliféré. Toujours plus nombreuses, elles occupent désormais tous les recoins des murs, des fenêtres sous-employées, des escaliers sombres… Leur expansion ternit la luminosité de ma maison. Trop c’est trop ! Il est temps de reconquérir mon espace.

Je suis partie à la chasse, armée d’un loup. À la fin de mon expédition, tous ces fils de glu se sont retrouvés pendus au bout de mon plumeau, barbe à papa grisâtre que j’ai vite jeté à la poubelle.

Jubilation de retrouver mon territoire nettoyé des envahisseurs, sentiment d’avoir accompli une corvée nécessaire, envie d’aller plus loin encore … ? Je ne sais comment, je me suis soudain surprise à fouiller mes tiroirs et mes vieux fichiers. À relire d’anciens textes.

Là aussi, j’ai débusqué nombre de toiles filandreuses et de cocons desséchés. Des mots passés qui ne faisaient plus sens. Mais j’ai aussi été piquée par quelques guêpes folles dont le venin me titille encore.

J’ai repris ces textes et je suis en train de les remettre au goût du jour, celui où je vis aujourd’hui.

À la fin de cet été qui s’est fait désirer, voici le premier : « Sortilys ». Bonne lecture,

Laura de Mirepoix

Laura de Mirepoix

Sortilys

Jacques était sorti sur la terrasse, à la recherche d’un souffle d’air frais. Depuis lundi, un vent sec et brûlant, échappé d’un désert africain lointain, étouffait les journées. Ses Pyrénées natales méritaient plus que jamais leur surnom d’Orientales.

La canicule s’était télescopée avec la « semaine des petits-enfants ». Mais Jacques n’aurait pas renoncé à ce rendez-vous. Avec son épouse Mona, ils accueillaient leurs petits-enfants une semaine par an –la même pour tous. Ils réunissaient ces cousins éparpillés aux quatre coins de ce monde qui peinait à tourner rond. Cette année, pas de petit nouveau. Ils étaient toujours huit. Dopés à l’énergie, aux rires, aux pleurs. Emotions en haute définition.

Au loin, Jacques entendait la voix de Mona pousser les uns, tirer les autres, se disperser entre tous. Il sourit. Convaincre les enfants d’aller au lit était rarement simple. Surexcités par les aventures de la journée, galvanisés par ce soleil qui refusait lui-même d’aller se coucher… Jacques sourit. Ce serait bientôt à lui de jouer. Dans la répartition des tâches grand-parentales, Mona se chargeait des gâteaux et des jeux d’eau. Les balades dans le Canigou et l’histoire du soir lui étaient réservées.

Quand il arriva dans la grande chambre transformée en dortoir, Mathias-six-ans était en pleurs sous les yeux étonnés de Nolan-bientôt-trois-ans et les prunelles larmoyantes de Candice, Lilou et Maty, issues de la dernière nichée. Assis par terre, Simon et Lucas terminaient une partie de dames, indifférents à ce qui n’était pas leur gémellité. Sept ans chacun, match nul. À l’autre bout de la pièce, l’ainé des cousins, Paul, affichait une mine qui se voulait indifférente.

En le voyant sur le seuil, Mona sourit, embrassa les têtes blondes et brunes et s’enfuit du champ de bataille en lui adressant un petit signe d’encouragement. Mathias essuya ses larmes d’un revers de bras. Jacques ne dit rien, se contentant d’attendre sourcils froncés et bras croisés. La vérité sort toujours de la bouche des enfants…
– C’est la faute de Paul, s’écria Candice.
– C’est pas vrai, c’est pas moi !

La vérité oui, mais dans quelle bouche ? Jacques s’approcha de Mathias, s’assit à côté de lui et le prit sur ses genoux.
– Allez, raconte-moi, mon grand.
– Je ne suis pas grand, renifla-t-il, Paul a dit que j’étais un bébé !

Insulte suprême quand on a six ans et qu’elle provient de l’idole du plus grand des cousins. Les explications fusèrent, chacun présentant sa version de l’histoire dans un brouillamini maxi-sonore. Il ressortait de l’affaire que Mathias avait fait la nuit précédente un cauchemar horrible-horrible, avec plein de monstres et qu’il avait peur d’aller dormir parce que les monstres reviendraient pour, pour… Jacques cacha son sourire derrière sa moustache et demanda :
– Qu’est-ce qu’ils faisaient ces monstres ?
– Ils… ils… rien mais…
– Tu es vraiment certain qu’ils te voulaient du mal ?
– Mais Papi, ils étaient vraiment horribles, gros, tout vert avec plein de verrues et…
– Hum… Asseyez-vous les enfants. Est-ce que je vous ai déjà raconté le cauchemar que j’ai fait quand j’avais… oh ! quinze ans je crois. Oui encore plus grand que Paul. On peut faire des cauchemars à tous les âges. Et c’est tant mieux ! Je vais vous raconter pourquoi.

***

« Ce cauchemar se passe à Sortilys, la cité des sorcières. Comment vous décrire cet endroit ? Difficile de parler d’une ville, ou même d’un village… Un lieu-dit ? encore faudrait-il le dire… Plutôt un lieu perdu, c’est ça, un lieu perdu.

Jamais vous ne trouverez son nom écrit sur une carte et il n’existe aucun chemin pour y aller. Un jour donc, j’avais quinze ans, je me promenais dans la montagne. J’étais fatigué d’avoir beaucoup marché, je me suis allongé et j’ai fermé les yeux. En un éclair, je me suis retrouvé perché en haut d’une montagne hérissée de ronces qui vous griffent les chevilles.

D’où j’étais, je voyais Sortilys s’étaler en bas, affalée sur un large plateau rocheux. Vu d’en haut, c’était un magma de cubes de pierre de toutes tailles en désordre. Un sac de legos renversés, abandonnés dans la poussière.

Je suis descendu de la montagne. Les rues étaient désertes. J’avançais lentement d’une maison vide à une autre, traînant ma déception comme un boulet. C’est lourd la déception ! Alors quoi, c’était ça Sortilys ? Ça, la cité mythique, le berceau originel des sorcières ? Je ne voyais qu’une étendue pierreuse et plate sans rien qui perce la ligne d’horizon. Où était la magie là dedans ?

J’étais à la limite de bouder comme un enfant de trois ans –alors que j’en avais quinze, je vous le rappelle. De rage, j’ai shooté dans une pierre. Bien sûr, je me suis fait mal. Bien sûr, j’ai crié. Un cri qui a résonné, résonné…

Une brèche s’est ouverte dans le silence et dans le ciel. Des vibrations ont irradié vers Sortilys avec une telle puissance que l’air tremblait. Je me suis jeté à terre pour y échapper mais le sol a commencé à onduler, doucement, tout doucement. Les maisons se sont mises à glisser les unes vers les autres, s’agglutinant, se séparant, puis s’imbriquant encore et encore. Les rues se tortillaient, désarticulées, essayant de survivre.

Je suis bien incapable de vous dire combien de temps cet étrange ballet a duré. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit, je crois, qu’il s’est arrêté. D’un seul coup, sans sommation ni crépuscule, l’obscurité s’est abattue sur Sortilys. Ça a fait un grand bruit quand le sol s’est affaissé. Il a bien essayé de se dégager mais la nuit était trop lourde.

Les maisons se sont immobilisées à leur tour, les rues sont restées en place et les places aussi. La lune a amorcé sa course, éclairant chaque fenêtre et les portes se sont entrebâillées. Soudain, un bourdonnement s’est mis à enfler dans le ciel. Là-haut, slalomant entre les étoiles, des chouettes et des hiboux ventrus s’approchaient à tire d’ailes. Qu’est-ce qu’ils faisaient là ? Tout le monde sait que ces vieux bougons solitaires ne s’éloignent jamais de leur arbre. Et les voilà volant en escadrille dans les airs en soutenant une immense caisse de bois posée sur de vieux balais de chaume !

Je les ai vus, comme je vous vois, atterrir en douceur sur le haut de la montagne ronceuse. Une fois posée, les rapaces se sont précipités la tête la première dans la caisse. Ils ressortaient en tenant dans leurs serres un paquet et plongeaient ensuite en piqué vers la vallée. Comme si la nuit n’avait pas suffi, une pluie de projectiles s’abattait maintenant sur Sortilys.

J’étais pris au piège sous ce bombardement. J’ai voulu m’abriter dans les maisons carrées mais elles étaient toutes habitées par des sorcières. Des vraies, très laides avec un nez busqué et des verrues, une tignasse mal peignée et un dos biscornu. Habillées toute en noir depuis leur chapeau pointu jusqu’au bout de leurs bottines. Des sorcières quoi !

J’étais en pleine panique, les oiseaux tournoyaient au-dessus de Sortilys avec ces choses dans leurs pattes et je ne savais pas comment me protéger. Au bout d’un moment, je me suis aperçu que rien n’explosait. Chaque objet atterrissait dans les cheminées, comme les jouets du Père Noël. C’est alors qu’une grosse voix m’a interpelé.
– Qu’est-ce que tu fais là, petit ?

J’ai failli crier tellement j’ai eu peur. Je me suis retourné et je me suis retrouvé nez à nez-crochu avec le visage le plus vieux du monde. Les rides étaient si profondes que les joues craquelaient. Les yeux noirs tout ronds –et méchants comme tous les yeux noirs– me fixaient sans cligner.
– Je répète. Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je… je ne sais pas Madame, j’ai répondu.
– Eh bien quand tu sauras, tu reviendras me voir.

Elle m’a tourné le dos et elle est partie.

Je me suis retrouvé tout seul et très curieux de savoir ce que les oiseaux avaient apporté. Comme personne ne s’occupait de moi, j’ai regardé par les fenêtres. De leurs ongles crochus, les sorcières déballaient leurs paquets. Il y avait des livres, des images, des disques… Pas des CD, ça n’existait pas à l’époque. C’était des disques en vinyle noir, larges comme les tartes de Mamie.

Je m’attendais à beaucoup de choses, mais ça ? Quel rapport avec Sortilys ? Dans leurs salons, les sorcières lisaient ou écoutaient leur musique… Au début, elles souriaient mais quand elles avaient fini, elles se mettaient en colère et les jetaient dans les flammes de la cheminée.

Je n’y comprenais rien. Pourquoi est-ce qu’elles détruisaient ces histoires et ces chansons ? Vraiment bizarre, ces sorcières.

Le jour s’est levé, repoussant l’obscurité de l’autre côté de la montagne. Alors que les balais et les oiseaux disparaissaient à l’horizon, Sortilys s’est figée dans la poussière.

Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi mais dans mon rêve, je suis resté à Sortilys plusieurs jours. Chaque nuit, j’observais les sorcières sans que personne ne me regarde ou ne me parle. Soit j’étais devenu invisible, soit je ne les intéressais pas plus que leur premier balai. Ce n’était pas amusant et je m’ennuyais profondément. Je me suis mis à la recherche de la sorcière-momie. Campée sur sa canne, elle m’attendait au centre d’une place racornie.
– Que veux-tu Petit ? m’a-t-elle demandé.
– Je voudrais comprendre, Madame. Pourquoi vous brûlez vos livres et vos disques… ?

La sorcière me fixait sans répondre. C’est terrible le silence, ça vous pousse à dire des bêtises pour combler les vides. Et c’est ce que j’ai fait. Les mots se sont échappés de ma bouche avant que j’ai pu les retenir.
– Mais à quoi vous servez ? Vous n’avez rien à faire, pas de sort à jeter ?

Voilà c’était dit ! La sorcière allait se mettre en colère, me transformer en crapaud ou en fille, ce qui est encore pire pour un garçon de quinze ans… Toujours silencieuse, elle continuait à me fixer. Seules les rides autour de sa bouche frémissaient. Si je n’avais pas su que c’était une sorcière, j’aurais cru qu’elle souriait.
– Réponds d’abord à une question, Petit. Pourquoi les sorcières sont-elles toujours méchantes ?
– Pourquoi ?
– Ben… je ne sais pas, Madame. C’est comme ça, tout le monde dit.

Les cheveux de la vieille femme se sont dressés dans les airs, sifflant comme des langues de serpent. Sa voix a tonné comme le grondement d’un orage de montagne.
– Qui ça tout le monde ?
– Mais… tout le monde Madame. Vous le savez bien, c’est dans toutes les histoires, même les plus anciennes. Les sorcières sont toujours méchantes !
– Alors tu crois tout ce qu’on te raconte sans réfléchir ? Qu’est-ce qui se passerait si, une fois, une seule fois ! l’héroïne était une vieille sorcière au cœur d’or… Est-ce que tu pourrais y croire ?

La momie a secoué la tête. Ses mains desséchées se sont penchées vers moi, elles ont pincé mon menton et son regard s’est cloué dans le mien. Je ne pouvais plus bouger. Les yeux noirs attendaient ma réponse. Je voulais dire non, ma bouche a dit oui.

La sorcière s’est métamorphosée en une belle jeune femme, avec des yeux clairs magnifiques et un sourire d’ange. Rien que pour moi. Puis elle m’a embrassé sur la joue avant de s’évaporer dans un filet de lumière.

J’ai compris alors ce que cherchaient ces sorcières. Une trace de quelqu’un qui pourrait croire qu’une apparence horrible-horrible ne cache pas forcément une âme méchante. »

***

Dans la chambre, le silence applaudit le récit. Jacques retrouva ses petits-enfants serrés les uns contre les autres. Les plus jeunes somnolaient sur les genoux de Paul. Mathias leva vers lui des yeux interrogateurs.
– C’est pour ça Papi que dans tes livres, les héros sont bizarres et un peu pas-très-beaux ?
– Je n’ai jamais oublié ce merveilleux cauchemar, répondit Jacques. Mon seul regret, c’est de m’être réveillé avant d’avoir pu leur répondre. Alors si vous avez la chance de croiser une sorcière ou un monstre dans votre sommeil, dites-leur de ma part que oui, c’est possible de croire qu’ils sont des gentils.

Jacques se redressa, coucha les petits dans leur lit, déposa un baiser sur chaque front et éteignit la lumière en chuchotant « Bonne nuit les enfants, faites de jolis rêves ».
– Et de beaux cauchemars aussi, ajouta Mathias d’une voix ensommeillée.

L’ EMPREINTE DE L’ ETRE

Merci Nadia pour partager les traces de tes rêves sur la toile
Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » René Char

nadia bourgeois

Nous sommes voués à la fulgurance et l’évanescence. Pour autant, est-ce que la finitude est notre devenir ? Depuis des temps immémoriaux, nous nous évertuons à défier le néant ;cette absence de nous dans l’inconnu de l’après.
Empreinter le monde et laisser le parfum de notre âme au passage, en pointillé en continu, ad lib…
Qu’elle soit mise en mots ou ineffable, l’empreinte dit tout de nous.
Elle est trace, elle est continuité ; la possibilité d’être ici et ailleurs. Elle est la vie offerte à un autre être, un pas dans le sable, une idée fossilisée sur le parchemin de notre histoire.
Elle s’habille de rires, de gestes, de rites, de quotidien. Elle s’emplit de l’autre.
Une esquisse sur un carnet, une photo jaunie. Une arabesque, une tirade, une odeur d’enfance.
Une trace invisible de l’air brassé dans l’espace et gravée dans le cœur de celui qui reçoit ce…

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