Femmes et engagements

La médiathèque de Carbon Blanc près de Bordeaux organisait en novembre une série d’événements consacrés à Federica Montseny, militante anarchiste, première femme espagnole à devenir ministre.

Un seul semestre à la tête du ministère de la Santé entre 1936 et 1937 mais pendant ce court laps de temps, Federica Montseny instaure des lieux d’accueil pour orphelins, des cantines pour femmes enceintes, des liberatorios (maisons de reconversion) pour les prostituées, une liste de professions ouvertes aux handicapés… Elle demande aussi au docteur Félix Martí Ibáñez de rédiger le premier projet de loi en faveur de l’avortement.

Toutes ses actions ne seront pas mises en œuvre à grande échelle mais elle a donné une impulsion historique pour les politiques sociales futures.federica_montseny_l_indomptable

Dans le cadre de cet hommage, Marie-Laure Fray m’a invitée à animer un atelier d’écriture sur le thème « Femmes et engagement ».

J’adore les ateliers d’écriture. Dès que l’occasion se présente, je fonce. C’est l’occasion de sortir de ses schémas, de découvrir d’autres horizons. L’occasion aussi de partager entre pratiquants d’une activité parfois bien solitaire.

Je n’ai pas réfléchi, j’ai dit oui. Une expérience nouvelle, sur un sujet passionnant, dans un cadre où je prends génératlement beaucoup de plaisir…

J’avais juste oublié que cette fois-ci, c’était à moins de créer les conditions du plaisir d’écrire. Que de nombreux et prestigieux auteurs se sont succédé pour animer les ateliers de la médiathèque dont Hervé Le Corre, Renaud Borderie, Lionel Germain, critique littéraire spécialiste du polar au journal Sud-Ouest…

Non je n’ai pas le trac !

20h. Ils sont là, ils sont venus. Hommes, femmes, jeunes de 16 à 71 ans. Curieux ou écrivants avertis, habitués des ateliers. Il y a même un animateur confirmé. Pas moins de seize personnes, leurs regards braqués sur moi, cahiers ouverts, prêtes à dégainer leur stylo.peur_fuir

Là, j’ai le trac ! Vite ma couette, courir, fuir, disparaître…

Nous nous présentons, vous vous présentez… Tout le monde sourit, contents d’être là. Je respire.

Et puis la magie de l’écriture se met en mouvement. Première consigne pour dérouiller les neurones, les stylos hésitent, puis s’animent. Deuxième consigne, le tempo est donné. Troisième, ah ah… on monte crescendo vers l’objectif.

Enfin, on y est. Écrire un texte mettant en scène un personnage féminin qui affirme son engagement envers et contre tous. Deux scénarios au choix pour guider la créativité, une ou deux contraintes pour le fun… C’est parti !

Un moment de réflexion puis les stylos s’activent. Le temps s’écoule, fébrile, les feuilles se noircissent sans faiblir. 20 minutes c’est court pour écrire un texte, on n’a pas le temps de réfléchir. Tant mieux, se laisser porter par son intuition, par le flux créatif qui donne naissance aux personnages, qui façonne l’histoire…

Le dernier temps de l’atelier est arrivé. Celui du partage. Tous ceux qui le souhaitent lisent leurs textes, les offrent en cadeau aux autres. Prendre conscience de la diversité des voix, du pouvoir de transmettre des émotions fortes, de la performance à construire un récit même imparfait en si peu de temps…

Une sauterelle ninja du 9-3, Loya l’indienne se libérant par l’œil d’un Olympus, une jeune mongole prisonnière d’une vie de yourte, des personnages s’engageant vers l’humanitaire pour de bonnes ou de mauvaises raisons, une capitaine de police, des femmes qui se battent pour leur enfant, Pénélope au cœur de la rue…

Il s’est raconté de si belles histoires mardi à Carbon Blanc. Bravo à tous !

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Histoires de salades qui se la racontent

Avez-vous remarqué comme il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter ?

Lors des grandes réunions de famille quand j’étais enfant, ils étaient nombreux à se lever pour raconter leur histoire ou leur blague favorite. On souriait parce qu’on connaissait déjà la fin. C’était au siècle dernier mais c’était aussi hier. Aujourd’hui, si quelqu’un réclamait une histoire, il est fort probable que seul un silence gêné lui répondrait.

Mais où sont passé nos conteurs ? Ont-ils rejoint le paradis des dinosaures qui n’ont pas su s’adapter ? Les avons-nous laissé partir comme autant d’applis devenues obsolètes ?

Au début était le verbe…

Voilà quelques mots qui montrent bien le rôle essentiel du récit dans la construction du monde et des sociétés humaines. Pour Roland Gori, « le propre du récit est de faire circuler la parole dans l’infini de ses équivoques, de raconter l’histoire qui s’éprouve en se transmettant sans jamais prétendre se livrer dans sa totale vérité ».

Dans son essai, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, il soutient l’hypothèse que la parole prendrait sa source dans l’expérience du non-savoir, expérience qu’approche sans l’épuiser la pensée de la mort.

Ainsi, quand nos sociétés modernes jettent sur la mort un voile aseptisé au sein des hôpitaux ou à l’ombre des maisons de retraite, c’est l’histoire de l’homme que nous mettrions à distance.cygne

Le cadavre nourrit l’angoisse des hommes qui croient au Jugement dernier et de ceux qui n’y croient pas (André Malraux).

Dans notre cas, c’est plutôt l’imaginaire qui serait nourri. Car ce serait chez le mourant que le récit prendrait une forme communicable, porteuse non seulement de son savoir ou de sa sagesse, mais aussi et surtout de la vie qu’il a vécue, c’est-à-dire la matière dont sont faites les histoires.

Peut-être ceci explique-t-il le succès des livres-témoignages poignants de ceux qui ont côtoyé la mort… Pour remettre la mort au centre de la vie ?

Et au milieu…

Si la pratique du récit authentique se perd, quelles conséquences pour nous, pour notre monde ? Avons-nous inventé de nouvelles formes qui remplacent celles qui ont disparu ?

À l’heure où les conseillers en développement personnel mettent en avant les compétences à savoir pitcher pour se vendre et prônent le story telling pour marquer les esprits, j’ai tendance à penser qu’il existe aujourd’hui un vide béant qui peine à se combler.

J’ai aussi tendance à penser que raconter, c’est vivre et c’est faire vivre.

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L’été 2016

La grisaille de l’automne s’installe doucement, c’est le moment où la nature se met en sommeil. L’ours ventru rejoint sa tanière, les feuilles retournent à la terre… L’auteur termine sa ronde des salons et dédicaces et regagne son clavier.

L’été 2016 restera à part dans mes souvenirs. Comme toutes les premières fois.

Avec mon premier roman, je suis allée à la rencontre des lecteurs. Dans les Landes, en bord d’océan ou dans les terres du Tursan, dans les campagnes colorées du Périgord ou près de chez moi dans l’Entre-deux Mers ou à Bordeaux…

Sous le soleil devant les maisons de la presse ou sous les néons des grandes surfaces, avec mes livres et mon trac sous le bras, j’étais là.

Souriant, vous saluant, heureuse de vous regarder aller et venir…

De ma place, invisible, voir les flâneurs insouciants et les amoureux se bécoter au pied des escalators. Sourire devant les jeunes gens en quête de fiches miracles pour préparer le bac et repartir en soupirant devant leur épaisseur. Être émue par ces mains protectrices caressant un ventre rond ou les étreintes pudiques de couples vieillissants.

Je vous revois passant et certains, s’arrêtant.

Je me souviens de vous, suspendant votre route pour échanger quelques mots. À la recherche d’un livre pour la plage ou à l’improviste, parce que j’étais là. Je revois cette lueur pétiller dans vos yeux quand quelque chose dans mes mots vous touchaient, quand vous cédiez à la tentation de vous laisser tenter.

Je me souviens de cette femme âgée qui a acheté le livre pour son arrière-petite-fille et de vous toutes qui l’avaient offert à votre mère ou votre fille. Comme un cadeau à la famille.

Je me souviens de ce jeune homme qui voulait faire une surprise à sa jolie fiancée.

Je me souviens de ce jour à Parentis où j’ai dédicacé le livre à deux sœurs, en vacances chez leur grand-mère, Muriel et Carole. Elles s’appelaient LABARTHE !

Et je me souviens de vous, membres du jury, qui avaient distingué Sans traces apparentes.

  • 9 avril 2016 à FIGEAC, 1er prix du Salon du Livre.
  • 9 octobre 2016 à GEAUNE, Coup de cœur du jury de Lire en Tursan.

Deux grands moments d’émotion. Le bonheur de savoir que le livre a été aimé, encouragement puissant à continuer à écrire.

Je me souviens de ces rencontres avec les lecteurs de bibliothèques, de vos questions et de votre regard sur ce livre que vous avez fait vôtre et qui ne m’appartient plus.

À tous, je vous dis mille merci pour ces rencontres qui ont mis du soleil dans ma mémoire et de la lumière sur ce premier roman.

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PS : Pour les lecteurs qui m’ont demandé plus d’informations sur la psychogénéalogie, j’ai mis à jour la page et ajouté quelques éléments issus de mes recherches : cliquez ici !

Voies Nouvelles pour l’écriture

Cet article s’adresse plus particulièrement aux lecteurs qui me contactent, à la recherche de conseils pour écrire. Je pense notamment à cette jeune femme qui souhaite reprendre l’écriture après une période blanche et qui ne sait pas très bien comment retrouver le fil.

S’il s’agissait de peinture ou de musique, il serait possible de refaire quelques gammes –pas trop longtemps, avant de se lancer dans de nouvelles créations.

C’est plus compliqué en écriture car nous écrivons rarement « à blanc », couleur de sinistre augure pour tout auteur. Nous écrivons parce que nous avons quelque chose à dire au monde.

Oui mais écrire quoi quand l’inspiration nous fuit ? Il n’y a pas plus fugueur que le génie créatif… Et s’installer devant une page vide pour attendre qu’il revienne ne fonctionne pas.

Certes, on peut se faire plaisir avec des booster d’écriture et jouer avec les mots. Mais s’il s’agit d’une énorme envie de raconter une histoire, le meilleur des stimulants se trouve dans les concours d’écriture de nouvelles. Personnellement, je vais y puiser à chaque période de sécheresse ou quand je n’avance pas dans mes projets.

C’est comme ça que récemment, un concours de nouvelles m’a entraînée sur un chemin où, spontanément je ne serais jamais allée…

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C’était le 29 octobre, nuit la plus longue de l’année. Organisé par les Avocats du diable, un étrange concours : le prix de la nouvelle érotique ! J’ai déjà tellement de mal avec les scènes d’amour, alors écrire une nouvelle érotique ?… Bon ou mauvais, pas vraiment mon genre !

Sauf que… le prix est important à mes yeux. En jeu, une résidence d’écriture avec les éditions du Diable Vauvert. Sauf que… voilà que ma petite voix intérieure -une vraie peste parfois, se met à chuchoter « Sors de ta zone de confort… C’est l’occasion idéale… Vas-y, fonce ! »

Les murmures se sont faits hurlements. Au bord du vide, j’ai sauté.

Samedi 29 octobre, 23h59, le défi est lancé, je le reçois par mail à la volée : écrire une nouvelle avec deux contraintes : un contexte de situation « Tel épris qui croyait prendre » et le mot final « Ricochet ».

Photo Dennis Maitland

Photo Dennis Maitland

Et je l’ai fait ! Cette nuit-là, alors que le monde dormait (en dehors des quelques 400 candidats et des milliers de fêtards néo-halloweenesques), j’ai écrit.

Moi qui progresse lentement et passe mon temps à regarder par-dessus mon épaule pour surveiller mes lignes, en une seule nuit, j’ai écrit un texte entier. Plongée en abîme où tout est permis. Adrénaline à tous les étages. Excitation, vertige. Les mots jaillissent sans tabou, les personnages construisent leurs désirs, l’histoire file dans une course exaltante jusqu’à l’ultime « Ricochet ».

7h00, heure nouvelle. Sous mes yeux, une histoire libertaire créée par la contrainte et sans douleur.

J’ignore si elle retiendra l’attention du jury. Je sais une seule chose : j’ai relevé un immense défi personnel. Absolutely jubilatoire !

***

Pour ceux que l’écriture de nouvelles intéresse, vous trouverez de nombreuses informations sur ces deux sites :

Attention !
Les concours de nouvelles sont nombreux mais ils ne sont pas tous intéressants et certains sont « pré-fléchés » pour des amis  locaux (sic). Comment sélectionner les concours intéressants ? Voici quelques pistes :

  • La gratuité. Hors de question de payer même quelques euros pour participer à un concours.
  • Le thème et le genre. Inutile de proposer des romances à un concours SF ou vice versa. Les codes de genre sont encore plus exigeants dans un format court que dans un roman.
  • L’organisateur. Les concours portés par une mairie ou une médiathèque offrent un gage de sérieux.
  • Enfin, la proximité géographique. L’engagement moral lorsque l’on participe à un concours, c’est d’être présent le jour des résultats si on est lauréat. Or, cela risque d’être difficile si on habite trop loin.

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Si l’aventure vous tente, voici quelques bons conseils glanés ici et là pour écrire une nouvelle efficace :

  1. « La nouvelle est une fiction brève qui doit être lue en une fois » Edgar Allan Poe.
  2. La nouvelle un genre littéraire à part entière où la narration a pour objectif de captiver le lecteur, de susciter en lui des émotions et des réflexions.
  3. La nouvelle est un récit resserré sur une action unique, parfois réduite à un seul événement, ce qui implique de faire des choix. S’il semble se passer peu de choses entre la situation initiale et le dénouement, chacune de ces « petites choses » doit contribuer à l’histoire.
  4. Le nombre de personnages est limité et ils sont traités de façon schématique. Concernant le personnage principal, sa description physique est réduite au minimum (sexe, tranche d’âge, silhouette…) et sa psychologie est révélée par son comportement. À la fin du récit, le « héros » doit sortir de l’histoire transformé. S’il n’a pas évolué, cela signifie que l’aventure n’en valait pas la peine. Et donc, le récit non plus.
  5. Les lieux sont juste esquissés. Ils ont cependant une grande importance car ils contribuent à l’atmosphère, et donc à l’émotion globale de l’histoire.

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Bonne écriture de nouvelles à tous🙂

Parents orphelins

Sans traces apparentes parle des blessures qui nous sont léguées par nos ancêtres mais aussi de réparation. Or, certaines nous marquent à jamais, comme la perte d’un enfant. Aujourd’hui, jour de Tous les Saints, je voulais dédier ces quelques mots à tous les parents orphelins qui souffrent à travers le monde.

 

Neuf mois à imaginer
La vie qui se formait
Au sein de son cocon douillet
Au rythme de caresses partagées.

Un jour, une heure, une seconde
Suspendue entre deux mondes
La fusion des corps s’est achevée
Apparaît le nouveau-né.

L’intensité du bonheur
De la serrer entre ses bras
De la presser tout contre soi
Enfin, cœur contre cœur.

Quelques petits mois seulement
Leur ont été accordés.
Dans un silence fracassant
La petite âme s’est envolée.

Et il ne reste sur cette terre
Que la souffrance d’une mère
Qui prie que Dieu existe
Qu’il veille sur sa si-petite.

Que la volonté du Ciel
Fasse que la séparation cruelle
Ne dure pas plus d’une vie
Que l’Éternité les voit réunies.

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Elephantasmagorique

Ce n’est pas que j’ai manqué d’inspiration cette semaine, mais j’ai été très très très occupée. Je noircis des feuilles et des feuilles pour mon nouveau roman. Et je n’arrive pas à m’arrêter de peur que les idées folles qui me trottent dans la tête ne s’enfuient avant que j’ai eu le temps de les attraper avec mon stylo.

Alors c’est l’occasion de vous partager ce texte écrit au XIXe siècle par John Godfrey Saxe : Les aveugles et l’éléphant. Je l’ai appris par coeur pour le réciter dès la prochaine prise de bec discussion amicale qui empoisonne anime les réunions familiales.

Six chercheurs d’Hindoustan,
Tous avides de savoir,
S’en allèrent voir l’éléphant
Espérant tous, dans le noir
(Ils étaient aveugles, les pauvres !)
S’en faire quand même une notion
Grâce à leur don d’observation.

S’approchant de la bête,
Le premier arrivé se cogne
À son flanc vaste et puissant.
Il trébuche, jure et braille :
« Dieu du ciel, mais cet éléphant,
C’est une véritable muraille ! »

Le deuxième palpe une défense,
S’écrit : « Holà ! Qu’est-ce que c’est ?
Si rond, si lisse et si pointu ?
J’en mettrais ma main au feu,
Ce que j’ai là, sous les yeux,
Ressemble bien à un épieu ! »

Le troisième s’approche à son tour,
Et rencontre, en tâtonnant,
La trompe remuante de l’animal
Se tortillant dans sa main.
« Il me semble que cet éléphant
Ressemble à un serpent ! »

Le quatrième tend la main
Et trouve un genou sur sa route.
« Mes amis, pour moi, aucun doute !
Il n’y a là rien d’étonnant.
Il est bien clair que l’éléphant
C’est tout à fait comme un pin ! »

Le cinquième tombe sur l’oreille
Et s’écrie : « À quoi bon le nier ?
Sans y voir je peux vous dire
À quoi cette bête est pareille.
Un éléphant ? Quelle merveille !
C’est tout comme un éventail ! »

À peine approche-t-il de l’animal
Que, s’accrochant à la queue,
Le sixième, sans penser à mal,
Affirme d’un ton solennel :
« Cette chose merveilleuse que nous avons là
Est tout à fait comme une ficelle ! »

Et ainsi, nos chercheurs d’Hindoustan
Se disputaient aveuglément,
Chacun défendant son opinion,
Certain d’être dans le vrai.
Chacun avait certes un peu raison…
Mais tous pataugeaient dans l’erreur !

Moralité

Souvent, dans les débats théologiques,
On s’accable ainsi d’invectives
Sans se soucier le moins du monde
De ce que l’autre a bien voulu dire.

Et de quoi dispute-t-on si fort ?
D’un éléphant que personne n’a vu !

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Merci à Mickaël pour cette belle découverte❤

Boloss au travail

Déjà l’automne ! Les écoliers ont repris le chemin de l’école tandis que les ours rejoignent leur grotte avec un plein de graisse pour l’hiver.

Dans les entreprises, la routine reprend. Agendas surchargés, réunions qui s’enchaînent, échéances qui se télescopent… Overbooking vaut mieux que Boring.

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« Il installe sur son bureau des boites d’archives pour combler le vide. Puis il plante ses écouteurs dans ses oreilles pour ne pas entendre l’absence de sonneries.

La réorganisation est passée par ici, il paraît qu’elle repassera par là. Boite mail déserte, dossiers faméliques… Seules urgences, celles qui le conduisent au petit coin. Au retour il compte. 9 pas, tourner à droite puis 15 pas, ouvrir la porte. 10 autres pas et retour le cul sur sa chaise.

On est vendredi, jour du reporting. Sur le tableau, en face de son nom, des cases vides à compléter. Résister à la tentation d’écrire « RIEN ». Trouver des mots qui sonnent bien, qui sonnent PRO. « Benchmarking » s’annonce en fanfaronnant (définition : activité qui consiste à observer celle des autres). Parfaitement approprié, en voilà un !

Surgit ensuite « Appropriation ». Les ingénieurs des Systèmes d’Information ont été formés à l’école de Steve Job ; de nouvelles applis arrivent chaque mois. Il écrit : « Appropriation nouvelle SI ». Et de deux !

Le troisième terme se fait attendre, il arrive en soufflant. Vieux routard, usé et désabusé, il n’en peut plus d’être convoqué chaque semaine. « Développement d’outils projets ». Pour le jour où les projets reviendront de leur exil…

Un mot en –ING pour paraître dans le coup
Un autre en –TION qui rime avec réflexion
Un dernier en –MENT, sérieux invariable.

Mots remparts contre le vide. Tenir bon.

Le déjeuner pèse sur son estomac, le sommeil sur ses paupières. Si on lui avait dit enfant, qu’un jour il apprécierait de croiser les bras sur son bureau pour y nicher sa tête, les yeux fermés.

10 minutes à l’écart de ce monde qui lui reste extérieur. Comme un répit, une rémission.

Jingle mail. Il se jette sur le message surligné en grave. Il lit chaque mot attentivement. Et encore une fois pour être sûr d’avoir tout compris. Il lit jusqu’aux lignes vertes du 36ème dessous qui demandent de prendre soin de l’environnement, de ne pas imprimer inutilement. C’est important l’environnement.

En bon citoyen, il jettera le mail dans la corbeille virtuelle, avec les autres alertes aux véhicules mal garés dans le parking.

Et il reprend le fil de sa journée.
Il attend –un fil– a le temps –une corde– haletant… »

The late bloomers

Vous rappelez-vous de cet article du mois de juin ? Je vous racontais certaines réactions lorsque vous osez dire que vous écrivez. Quand certains regards s’échappent et que des têtes se baissent…

« – Moi, j’aurais bien envie aussi, mais je n’ose pas. Je ne saurais pas faire… Et puis, il est trop tard maintenant… »

Non, il n’est pas trop tard !

Connaissez-vous les late bloomers ? Littéralement les floraisons tardives. En France, on dirait plutôt les vendanges tardives mais c’est parce que nous avons des racines bacchusiennes.

Le late bloomer est une personnalité qui révèle tout son potentiel à la maturité. Là où la culture française traduit late par « en retard ou trop tard », les anglo-saxons reconnaissent ces personnes qui réalisent leur destin, innovent, ou explosent de créativité à leur heure. Souvent mieux que les perce-neiges car sublimant leur expérience.

De Mark Twain au Prix Nobel de littérature Toni Morisson en passant par Cézanne, Louise Bourgeois, Vincent van Gogh, Miguel de Cervantes… Ils sont nombreux les talents éclos après trente, quarante, cinquante ou soixante ans…

Hokusai

D’autant plus qu’aujourd’hui on ne meurt plus à 35 ans, on peut mener une deuxième voire une troisième ou une quatrième vie. Et allons encore plus loin… Si en réalité, on avait une vie pour chaque âge ?

Mon premier roman a été publié l’année de mes 50 ans alors que j’ai écrit ma première histoire à l’âge de six ans. Dans mes heures sombres, quand je pense à tous ces bouts de romans abandonnés au fond de mes tiroirs, je me dis que j’ai perdu du temps, que je n’aurais pas dû m’arrêter d’écrire après l’adolescence.

Oui mais voilà ! J’avais d’autres priorités. Un couple heureux, deux enfants magnifiques à 18 mois d’intervalle, un métier passionnant… L’écriture est sortie de ma vie sans bruit. Et elle ne m’a pas manqué pendant cette belle période.

Puis, un jour, l’écriture m’a rattrapée, comme une impérieuse nécessité.

« – Il est trop tard maintenant… » me disent les gens.

Le « trop tard » peut arriver à tout âge. Mon « trop tard » à moi a failli arriver à 40 ans, puis à 48. Deux fois ! Alors non l’âge n’est qu’un prétexte, comme le temps que l’on n’a jamais en quantité suffisante.

Si on me donnait une baguette magique avec le pouvoir de changer mon passé, de gagner du temps… Je ne changerais rien, pas une virgule ! Même les épisodes les plus douloureux. Car tout ce que j’ai vécu fait que je suis qui je suis aujourd’hui.

Foret3J’ai eu besoin d’une moitié de vie pour prendre conscience de ce que je voulais réellement dire et faire, une moitié de vie pour m’engager sur le chemin que je voulais prendre vraiment.

Alors quel bonheur aujourd’hui, de cheminer pleinement consciente du temps qui est passé et qui m’a été donné, du voyage qui sera de toutes façons trop court, de l’urgence d’en savourer chaque pas et chaque caillou.

Pour conclure ce billet un peu long, j’ai une autre nouvelle à partager, une découverte que j’ai faite sur ce chemin : « Personne d’autre que vous ne vous empêche de prendre la voie que vous voulez. » Alors, qu’est-ce que vous vous en dites ? Avez-vous l’intention de faner avant d’avoir fleuri ? Allez-vous rejoindre le cercle très ouvert des Late Bloomers ?

 

Un monde nouveau

Me voici de retour après un séjour fabuleux dans cette Belle-Province dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois. Rassurez-vous. Même si on est mercredi, je ne vais pas vous prendre la soirée et la tête avec les milliers de photos rapportées…

Ce voyage a été une parenthèse hors du monde. Observer les aigles à tête blanche voler par-dessus les hauts sapins, les mouettes voler le poisson aux phoques, les baleines reprendre leur souffle, les ours se chicaner. Et caresser les loups imprégnés. Et  donner notre bannique aux écureuils ou à Margot –jeune femelle raton-laveur… Adorable effrontée🙂

On a respiré la forêt, goûté la sève d’épinette, flâné en rabaska sur les lacs… Reset total. Déconnexion absolue de la vie moderne. Laisser aller, suivre le temps sans essayer de le précéder… La plénitude, savourée à chaque seconde. Rapportée dans les valises pour la ressortir dans les périodes de stress futures.

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Rapporter du bon-vivre, c’est une chose. Rapporter la bonne histoire en est une autre. Avant mon départ, j’ai travaillé dur pour boucler mes recherches et consolider mon synopsis. Une histoire qui met en scène un jeune homme vivant en Nouvelle-France, au XVIIe siècle.

Quelques incursions dans la civilisation étaient prévues dans notre parcours pour visiter des musées, comparer les fresques avec mes notes, interroger les guides. Un merci tout particulier à Pascal, Pierre, Patrice et Yolande, qui ont répondu à toutes mes questions et elles étaient nombreuses.

J’ai glané des détails qu’on ne trouve pas dans les livres et j’étais super contente de ma récolte quand je me suis aperçue que mon synopsis ne tenait absolument pas la route. Les obstacles que j’avais imaginé faire vivre à mon jeune héros n’étaient pas plus compliqués pour lui qu’une virée en stop dans la Creuse pour nous.

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Ils ont bien raison, ces guides d’écriture qui conseillent d’écrire sur des sujets proches de soi. Le risque de tomber à côté est trop important. Mon synopsis reflétait la vision d’une femme, européenne, urbaine et vivant au XXIe siècle. En total décalage avec les réalités de l’époque.

Alors que faire ? Hors de question d’abandonner. Le thème et le personnage me tiennent trop à cœur. Une seule option : reprendre tous les éléments et concocter un nouveau synopsis qui aura la saveur du Nouveau-Monde… Je n’ai pas fini de me régaler !

Rita Mestokosho, le feu sous le rocher

Septembre au Québec. Un vieux rêve qui se réalise. Départ cette nuit sur les traces des colons du Nouveau-Monde, des Amérindiens… et d’une nouvelle histoire à écrire !

Dans l’intervalle, je voulais vous partager un texte de l’écrivaine et poétesseRita Mestokosho. Issue de la nation des Innus, elle écrit ses textes en langue innu-aimun, qui signifie « être humain » et les traduit elle-même ensuite en français. Elle fait partie des écrivains dont JMG Le Clézio a dit qu’il se sentait proche dans son discours du Prix Nobel. L’amour de sa terre et de son peuple se ressent au détour de chaque ligne.

Sous un feu de rocher

J’ai appris à lire entre les arbres
À compter les cailloux dans le ruisseau
À donner un nom à tous les métaux
Tel que le quartz ou le marbre.

J’ai appris à nager avec le saumon
À le suivre dans les grandes rivières
À monter le courant de peine et de misère
Sans me plaindre et sans sermon.

J’ai appris à prendre le visage de chaque saison
À goûter la douceur d’un printemps sur mes joues
À savourer la chaleur d’un été sur mon cou
À grandir dans l’attente d’un automne coloré et long.

Mais, c’est uniquement sous un feu de rocher
À l’abri d’un hiver froid et solitaire
Que j’ai entendu les battements de la terre.

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