Rita Mestokosho, le feu sous le rocher

Septembre au Québec. Un vieux rêve qui se réalise. Départ cette nuit sur les traces des colons du Nouveau-Monde, des Amérindiens… et d’une nouvelle histoire à écrire !

Dans l’intervalle, je voulais vous partager un texte de l’écrivaine et poétesseRita Mestokosho. Issue de la nation des Innus, elle écrit ses textes en langue innu-aimun, qui signifie « être humain » et les traduit elle-même ensuite en français. Elle fait partie des écrivains dont JMG Le Clézio a dit qu’il se sentait proche dans son discours du Prix Nobel. L’amour de sa terre et de son peuple se ressent au détour de chaque ligne.

Sous un feu de rocher

J’ai appris à lire entre les arbres
À compter les cailloux dans le ruisseau
À donner un nom à tous les métaux
Tel que le quartz ou le marbre.

J’ai appris à nager avec le saumon
À le suivre dans les grandes rivières
À monter le courant de peine et de misère
Sans me plaindre et sans sermon.

J’ai appris à prendre le visage de chaque saison
À goûter la douceur d’un printemps sur mes joues
À savourer la chaleur d’un été sur mon cou
À grandir dans l’attente d’un automne coloré et long.

Mais, c’est uniquement sous un feu de rocher
À l’abri d’un hiver froid et solitaire
Que j’ai entendu les battements de la terre.

Canada_foret

Slamodie d’été

… à ne pas reproduire sur les routes, soyez prudents

Poésie sans permis
Je file en vies
Par monts et par mots
Sans feux et sang chaud
Sans limite à cent
Je milite 100%

En ligne droite
Tape la pointe
Dérapage sur la page
J’incontrôle et je slame
Libre au-delà des lignes

2015_slamodie

Bonnes vacances
et rendez-vous
en septembre !

« La valse des folles » Zema Birdy

« La valse des folles » est un recueil de nouvelles écrit par Zema Birdy. C’est le deuxième livre que je lis de cette auteure, le premier étant son roman « L’arbre aux fruits maudits ».

Zema Birdy est une auteure à l’univers très particulier, qui puise son inspiration dans les anecdotes de la grande histoire. On apprend des tas de choses insolites à la lire, comme l’histoire du Bal des folles, organisé chaque année à l’Hospice de la Salpétrière, pour le divertissement du « beau monde ».

Une plume très particulière aussi, avec un sens de la formule qui vous fauche en pleine lecture : « des lavomatics placés en retrait comme des chevaux de course dans des boxes », un monde hospitalier « à cheval entre une morgue, un musée et un club échangiste », une grande parfumeuse « coupée du monde et des honneurs, pareille à l’escargot qui se rétracte sous l’effet du doigt qui tente de le caresser »…

Enfin, Zema Birdy a un goût particulier pour nous emmener là où on ne s’y attend pas, ses histoires sont très originales. Quant à la chute… chut !

Zema 2ok

Zema Birdy a accepté de se dévoiler au travers de quelques questions.

Dans la peau de quelle personnalité aimerais-tu vivre une journée ? Et qu’en profiterais-tu pour faire ?

Est-ce que cela te surprendra si je te dis que je n’ai ni « Dieu ni maître » ? Je suis plutôt un produit avec options. C’est-à-dire que d’un modèle standardisé j’essaye de créer un modèle unique. Non pas que ressembler aux autres me dérange, mais quelque part j’espère être différente.

Ne pas rentrer dans le moule convient parfaitement à mon côté rebelle. N’empêche que si pendant une journée je devais entrer dans la peau d’un autre entre vingt et quarante je t’aurais répondu à la fois Charlotte Rampling pour tourner un film et Louise Michel perchée sur une barricade et encourager le peuple de Paris. Aujourd’hui je choisirais plutôt Gaspard Proust ou Lucchini. Une façon personnelle de surtout ne pas se prendre au sérieux, mais avec intelligence, conviction et sans modération.

Quelle est la question qui te tourmente le matin au réveil ?

Rien, j’ai le pouvoir de clouer le bec à mes chagrins ou mes bonheurs et de me réveiller sans  l’esprit libre.

Où étais-tu avant ta naissance ?

Pour moitié un ovule ouvrier dans le ventre de ma mère et pour l’autre un spermatozoïde bourgeois dans les testicules de mon père !

Que dirais-tu à la jeune Zema le jour où elle a écrit la première page de son premier roman ?

Toi qui aimes les épreuves, les défis, tu vas être servie …

Une citation qui te touche ?

« Et pourtant elle tourne« . Galilée aurait prononcé cette phrase malgré son abjuration. Cette citation, même si elle n’est qu’un mythe, m’émeut beaucoup. Il est condamné en 1633 et réhabilité seulement en 1992 par l’église!  Je suis une femme qui ne supporte ni l’injustice ni la bêtise.

Dernière chose, raconte-nous ton pseudo stp ?

Je cherchais un prénom orignal, je l’ai trouvé dans mon arbre généalogique : Zema est le prénom de mon arrière grand-mère. Quant à Birdy c’est un trait d’humour, une provocation. D’une part vis-à-vis de mon mari qui ne croyait pas à l’écriture de mon roman et qui joue au golf (birdy est un terme de golf). D’autre part c’est aussi « petit oiseau » en anglais, là encore une façon de ne pas me prendre au sérieux.

Merci Zema et bon vent à la Valse des folles:)

Samedi 25 Juin : Le Club des Lecteurs fête l’été

Récit d’un club de lecteurs. J’avais le trac j’avoue. Même si je suis habituée à parler en public de par mon métier, c’était une première de présenter mon roman devant un groupe. Heureusement, bienveillance et petits gâteaux étaient au programme. Merci à Marie-Laure et son équipe qui ont organisé cette belle matinée. Et merci aux lecteurs de ce club pour leur accueil chaleureux:)

Le blog de la Médiathèque de Carbon-Blanc

P1030050Le Club des Lecteurs s’est installé pour sa dernière rencontre avant l’été devant le Centre culturel Favols. La météo étant clémente, nous avons sorti tables, chaises, café et gâteaux. La matinée a été ponctuée de discussions sur des romans aimés ou « détestés » ainsi que des lectures de passages préférés.

Sans traces apparentesP1030053Mais le fait marquant de cette séance fut la présence parmi nous d’une auteure Elisa Tixen. Elle vient de publier son premier roman « Sans traces apparentes » aux éditions de la Rémanence. Ce roman vient d’avoir le premier Prix de la ville de Figeac 2016.

Résumé : Après la mort brutale de son compagnon, Charlie se réfugie chez sa grand-mère, au cœur de la forêt landaise. Alors qu´elle espérait retrouver la paix, elle découvre dans la vie de ses ancêtres une série de morts tragiques qui font écho à sa propre histoire. Coïncidences ou malédiction ? Charlie refuse…

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Je me souviens, Québec

Il y a quelques années j’ai gagné dans un concours un ticket pour des cours de criminologie à l’Université du Québec de Montréal. Je suis sociologue, bien placée pour savoir qu’ils sont à la pointe des sciences sociales, là-bas. Je suis aussi romancière et fan de polars. Forcément, à la perspective d’un cours avec le Professeur Maurice Cusson, je me sens pousser des ailes !

Mais les manifestations étudiantes contre la hausse des inscriptions m’empêcheront d’assister aux cours. Je suis déçue, mon mari Denis (pas René) est ravi. Il préfère de loin jouer les touristes plutôt que s’enfermer dans une salle de classe.

Arrivée à Montréal et premier coup de coeur. Pour nos cousins. La gentillesse des Québécois n’est pas qu’une légende. Dès que nous sortons notre plan pour nous repérer, il y a toujours quelqu’un pour venir nous proposer son aide, spontanément. Dans les magasins, les vendeurs vous accueillent avec un « Bonjour, ça va bien ? ». Partout, des sourires jusqu’aux yeux.

Nous quittons Montréal, direction Québec, puis le Saint-Laurent. Trajet enchanteur : des plaines immenses à perte de vue, parsemées d’habitations en bois colorés et d’arbres rougeoyants.

Arrivés au fleuve, la température a chuté de moitié, nous enfilons nos polaires et nous embarquons sur le baleinier. Pendant la traversée, des têtes de phoque émergent droites, à la manière de périscopes indiquant le chemin. Quand les baleines apparaissent, j’oublie aussitôt mon rendez-vous raté avec les psychopathes.

C’est le coup de foudre ! Je suis tombée en amour.

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Extraits de mon carnet de voyage

Je me souviens…

De cet hôtel luxueux en bordure du quartier latin, où junkies maléfiques et transsexuels faméliques croisent leurs corps décharnés pour quelques dollars.

Je me souviens…

De la basilique Notre-Dame et de cette lumière bleue baignant les travées, comme si un morceau de ciel était resté à l’intérieur. Il paraît qu’on ne peut pas prier Marie car elle ne fait pas partie des saints. Il paraît qu’on peut juste lui demander d’intercéder pour nous. Alors tant de cathédrales, églises et autres maisons du Seigneur sont-elles appelées « Notre-Dame » ?

Dans cette église toute bleue, je me suis sentie libre de m’adresser à qui je voulais. Je sentais mes prières s’envoler, je sentais l’amour m’envelopper.

Je me souviens…

Du Mont-Royal, des castors et des écureuils. Les roux, les gris… dans l’herbe, sur les tables, à l’affût de la moindre miette à chaparder. Une gamine avec une queue de cheval passe en courant, bondissante et rapide comme un écureuil qui regagne son arbre avec son butin.

Je me souviens…

De l’oratoire et de l’histoire de Frère André. Un petit homme malingre et souffreteux devenu un saint parce qu’il savait écouter les souffrances des autres. Sa foi n’a pas soulevé des montagnes, il en a pris une pour y poser son lieu de prières. Aujourd’hui, reste un mausolée implorant le ciel et un cœur mort dans un bocal de formol.

Je me souviens…

De ce voyage au-delà des remparts de Québec, vers les courbes sinueuses du Saint-Laurent. Les blancs belugas filent dans l’eau en lignes gracieuses, ballet fantôme, hymne de vie. Rarement, je me suis sentie aussi intensément au monde, respirant son souffle, écoutant ses battements, goûtant ses secrets que nul mot ne peut prononcer.

Je me souviens…

Je me souviens de toi Québec. Et je reviens.

Dernier jour

Il y a 10 ans, jour pour jour, un ciel bleu comme aujourd’hui, on me découvrait une tumeur maligne… Pronostic de survie pour un cancer au poumon : 1 sur 10.

J’ai cru que c’était mon dernier jour.

Anniversaire indésirable. Je ne veux pas y penser, ne peux m’en empêcher. Je respire à fond. Rejeter les pensées négatives, me concentrer sur l’ici et maintenant. Sur la petite sortie que je me suis concoctée à Lille. Voir enfin le Furet du Nord et les bouquinistes sous la grande halle.

Lille, le Grand Nord pour une bordelaise. J’allume la télé pour savoir à quel point il fera froid. Je n’aurais pas dû. Coincée entre le virus de la grippe et la promesse pré-électorale d’une virgule de plus pour les bas salaires, l’info m’arrive comme une douche glacée : « La menace terroriste se situe à un degré très élevé. La police a déjoué une tentative d’attentat… »

Est-ce mon dernier jour ?

Mon escapade prend la couleur et l’odeur de la peur. Ça pue la peur. Même quand le ciel est bleu.

Je voulais juste savoir le temps qu’il ferait, si je devais mettre un chemisier ou un pull… Là, je n’ai plus qu’une envie : enfiler un gilet pare-balles ou mieux, rester en pyjama et me recoucher.

Hors de question. Si c’est mon dernier jour, je veux le vivre debout. Je m’habille, mets une culotte un peu sexy mais pas trop (conseil de grand-mère : on ne sait jamais, si je suis blessée). Je me maquille en prenant mon temps, claque la porte de mon appartement.

Dans le métro, un panneau rouge clignote : « Colis suspect, ligne 2 interrompue ». La ligne pour aller Gare du Nord. Un signe pour que je renonce à ce voyage et reste chez moi, en sécurité ? Ne pas faire demi-tour. Si je tourne les talons, quelque chose en moi mourra.

Est-ce mon dernier jour ?

J’entre dans la bouche du monstre souterrain. J’ai la trouille. Oui je l’avoue. Une trouille qui me colle aux basques, visqueuse et indélébile. Couloirs du métro comme voie du destin. Est-ce qu’on monte à l’échafaud en escalator ?

Gare du Nord, 8h45. Je passe devant les militaires, contourne les douaniers. La peur en bandoulière, la foule est mon ennemie. Mon train est annoncé voie 9. En numérologie, c’est le chiffre de la synthèse, la fin du cycle.

Est-ce mon dernier jour ?

J’attends le départ. Envoie un sms à l’homme de ma vie, un autre à mes enfants.

Short message pour dire je t’aime.

Au cas où ce serait mon dernier jour…

20160615Jetaime

SOS Océans

8 juin, journée mondiale de l’océan

Nos plus grands poètes ont rendu hommage aux océans indomptés : Victor Hugo et son célèbre Oceano nox , Émile Verhaeren (Vers la mer, Vers la côte), Théophile Gautier…

Plus près de nous, Renaud ou Pierre Desproges dont le cynisme se teinte de poésie quand il célèbre les océans dans sa « Pensée du jour » :

« La vraie mer. Atlantique. Pas la mer sans marée, stagnante et soupe aux moules, qui lèche le Sud à petit clapotis mièvres, où l’Anglaise dorée finissante fait frémir ses varices. Je vous parle de la mer venue d’Ouest qui claque aux sables vierges, et va et vient, monte et descend comme un amant formidable. La mer tour à tour miroir de plomb mort ou furie galopante. La mer. »

Crohot3

 

Sans eau pas de Terre.
Nos océans sont menacés. Le danger est connu : le plastique, si pratique et si nocif, produit par l’activité humaine

Plaisir d’écrire

Lorsque vous osez dire que vous écrivez, certains regards s’échappent, des têtes se baissent, des murmures enflent.

« – Moi, j’aurais bien envie aussi, mais je n’ose pas. Je ne saurais pas faire… »

J’ai une nouvelle. IMPORTANTE & URGENTE !

Écrire s’apprend !

Désolée pour le génie créatif, c’est comme le monsieur du Pôle Nord et le petit rongeur sous l’oreiller, il n’existe pas. Au placard, le mythe du « Je ne peux pas parce que je n’ai pas reçu le don ».

Tout s’apprend si l’envie est là. Même les éditeurs le disent. La qualité des manuscrits qu’ils reçoivent depuis quelques temps a considérablement augmenté. Un phénomène qu’ils attribuent aux ateliers d’écriture qui fleurissent un peu partout. Il y en a sûrement un près de chez vous.

Et en plus, on peut apprendre dans le plaisir !

Il n’y a pas besoin d’être malheureux pour écrire ou d’avoir connu une grande tragédie personnelle. Le poète maudit est un boulet de plus à remiser dans le placard des mythes perdus. Il y a des ateliers qui vous concoctent des consignes d’écriture absolument jubilatoires. C’est le cas des exercices créatifs de Pascal Perrat, proposés sur son blog tous les 15 jours.

nadia_photoPour les chanceux qui résident à proximité de Bordeaux, il y a les ateliers Nadia Bourgeois. Une bulle hors du temps pour développer son imaginaire et surtout apprendre à écrire dans le plaisir.

Exemple d’exercice créatif que je m’inflige pour stimuler ma créativité et mon plaisir d’écrire :  Quelle sera la situation météoristique du mois de juin ?

Prévisions météoristiques :

Pluies au Nord, qui l’eut crue ?

A compter du 10 juin, risque de précipitations d’hommes en short, hurlant et brandissant drapeaux et bières. La situation devrait s’apaiser avec la dépression prévue pour le 10 juillet.

L’éphéméride du mois :
En Juin, plonge le marsouin.

La prédiction du grand mage blanc DacOdac :
« Le 21, Sol se tisse pendant que ciel s’éclaire ».
Serait-ce le grand retour de Noir Désir ?

Haïku juinesque :
Juin foins coupés embaumants
Trêve des croque morts
Plus de dragées moins d’œillets

Vous avez vu, c’est du grand n’importe quoi… !!!

Mais je me suis bien amusée et ensuite, j’ai fait une séance d’écriture super productive. Sur un sujet assez grave en plus. Ce qui m’amène à vous dire pour conclure :

« Joyeux mois de juin ! »

Nuages4

Oser exister

Il y a tant de livres qui surgissent sur les étalages des librairies chaque mois (on parle de 11 000 ? ! ?). Alors pourquoi un libraire ferait-il une place sur ses rayons à un premier roman écrit par un auteur inconnu ?

Sauf que pour exister, un livre doit être présent en librairie. Avant de l’adopter, il faut être attiré par la couverture, plonger dans le résumé de la 4ème de couv’, feuilleter quelques pages. Sauf pour les auteurs dont nous sommes des inconditionnels, c’est un rituel indissociable d’une première rencontre avec un livre.

Depuis quelques semaines, j’avais comme un creux dans mon ventre, un vide à combler. J’aurais tellement voulu voir Sans traces apparentes sur les rayons d’une librairie, entouré d’autres livres, feuilleté par des mains curieuses…

Il y a quelques semaines, j’ai pris mon livre sous le bras et je suis partie sillonner les routes des Landes. J’ai commencé mon périple  au PRESSE LIVRE à CapBreton. Une belle librairie-maison de la presse le long de la plage. Je suis entrée.

Au centre du magasin, un rayon avec des livres et des romans régionaux. Plus de prétextes pour ressortir en m’excusant d’avoir osé entrer. J’ai choisi quelques cartes postales, sésame pour m’approcher de la caisse et oser engager la conversation. Je crois que j’ai balbutié : « …auteur…roman… Landes…dépôt livres ? »

« – Mais oui avec plaisir. Ici on aime les auteurs locaux. Et vous seriez d’accord pour une dédicace ? »

J’ai poursuivi ma tournée sur la côte landaise : Vieux Boucau, Soustons, Léon, Vielle-St-Girons, Lit-et-Mixe, Mimizan, Parentis en Born…

Comme le héros de Laurent Gounelle dans « L’homme qui voulait être heureux », je m’attendais à recevoir refus sur refus. Presque partout, j’ai reçu un accueil chaleureux. Et je repartais, laissant derrière moi une petite pile de livres à la couverture bleu argent.

Aujourd’hui, le livre existe dans les librairies des Landes, j’ai commencé ma première dédicace à Soustons, tout près de Magescq et de Messanges, sur les traces de Charlie.

Et en point d’orgues de cette belle aventure, un article magnifique écrit par Isabelle Chambon sur Sans traces apparentes paru lundi dans l’édition landaise de Sud-Ouest.

20160516SOSoustons

Souvenir Poupée

1er_prixDimanche, Sans traces apparentes a reçu le premier prix lors du Salon du livre de Figeac.

Je ne m’y attendais pas, c’était une surprise complète et surtout un immense bonheur. Savoir que l’histoire de Charlie a été choisie par un jury de grands lecteurs, qu’ils l’ont aimée et distinguée parmi les 14 livres sélectionnés. Merci à eux, c’est un grand honneur et un bel encouragement à écrire encore.

Justement, il y a bien longtemps que je n’ai pas publié de nouveaux textes sur ce blog. Mon deuxième livre m’accapare toute entière. Mais après cette journée magique dimanche à Figeac, j’avais très envie de partager une belle histoire.

Directement inspirée par les Lettres de la poupée de Franz Kafka et ce proverbe qui dit : « Arrêtez de chercher le bonheur à l’endroit où vous l’avez perdu ». La sagesse populaire a toujours raison… ou presque !

Très bonne lecture:)

***

 

Le banc est toujours là. Sous le tilleul, un peu à l’écart du bac à sable où s’éparpillent les enfants à grands gestes riants. La même peinture verte, pâlie, écaillée. Les intempéries sans doute. Ou le temps, le temps qui périt.

La vieille dame s’approche à petits coups de canne et s’assied avec précaution sur les planches de bois. L’herbe vient d’être coupée, elle embaume la chaleur qui descend du ciel sur ses épaules, imprègne sa chair et ses os.

Devant ses yeux, les enfants s’effacent, les cris et les mouvements s’estompent, les doudous numériques laissés sur l’herbe disparaissent. L’image se trouble. Du fond de ses souvenirs surgit une petite fille. Elle n’a pas huit ans. Elle porte sa plus belle robe, la rose avec des pois blancs et la ceinture en soie assortie. Un panty bordé de dentelles gonfle les jupons.

La vieille dame sourit. C’était comme ça à l’époque. Un tablier pour la semaine et une robe de princesse pour aller à la messe. Ce dimanche-là, elle était tellement malheureuse qu’elle avait été autorisée à garder ses beaux habits pour aller au parc. Mais ça n’avait pas suffi à la consoler. Elle se revoyait encore, assise par terre à tracer des formes sur le sable, prétexte pour une tête baissée occupée à cacher ses larmes. Tout le monde le lui avait dit. Tu es une grande fille maintenant. Si tu as perdu ta poupée, c’est que tu n’en as plus besoin.

Sa bonne l’avait finalement relevée et mis un cerceau entre ses mains. L’injonction était claire. Au parc, on s’amuse ! Décidément, les adultes, ils n’y comprennent rien. Comment leur expliquer ? Sa Frida, c’était bien plus qu’un visage de porcelaine avec de grands yeux bleus et de longs cils. Elle lui confiait tous ses secrets. Quand elle serrait son corps mou contre son ventre, quand elle sentait ses bras articuler balloter à son rythme, elle n’avait plus peur. Ni du noir, ni des serpents, même pas des garçons…

La vieille dame voit le cercle rouler dans les allées terreuses. Ce jour-là, il n’arrête pas de tomber, alors que d’habitude, elle est la plus forte à ce jeu-là. Elle garde un souvenir confus de sa rencontre avec le vieux monsieur. A-t-il remarqué ses larmes au passage ? Elle ne se souvient de rien. Ni de ce qu’il lui a dit pour engager la conversation, ni de ce qu’elle a répondu. Encore surprise d’avoir eu l’audace de répondre à un étranger. L’audace ou l’inconscience. On ne parle pas aux inconnus –elle le savait bien. C’était peut-être ses cheveux blancs ou ses yeux ridés… ou l’envie de ne pas obéir, pour une fois… Puisqu’elle était grande ! En plus, elle le connaissait. Tous les jours, elle le voyait s’asseoir sur le banc vert. A lire des livres pleins de pages sans image.

Elle ne l’a pas cru quand il lui a dit en chuchotant que sa poupée était partie. Oui. Mais qu’elle lui avait confié une lettre pour elle. Et qu’il voulait savoir si elle viendrait bien au parc demain pour qu’il la lui remette. Elle n’y a pas cru.

– Frida, elle ne sait pas écrire !

Les adultes, ça dirait n’importe quoi pour qu’un enfant s’arrête de pleurer. Même l’autoriser à tacher sa robe du dimanche avec de l’herbe indélébile.

***

Le lendemain, elle le guettait depuis le bac à sable. Il s’est installé sur le banc vert, sous le tilleul, a ouvert son livre épais, un bout de papier blanc en dépassait. La petite fille a fait rouler son cerceau sous l’œil distrait de sa bonne, feignant d’être entraînée au gré de la course du cercle. Arrivée près du vieux monsieur, elle lui a demandé :

– C’est ma lettre ?

– Bien le bonjour mademoiselle.

– Oh pardon, bonjour monsieur. C’est ma lettre ?

– Absolument. Mais je ne peux pas te la donner.

– Et pourquoi ?

Le vieil homme a regardé à droite, à gauche, il s’est penché vers la fillette en chuchotant.

– Parce qu’elle contient un grand secret et qu’il ne faut pas qu’on me voit te la donner. J’ai promis à ta Puppe.

– Vous avez promis ?

– J’ai même juré – craché !

– Ah ! Mais alors… comment on va faire ?

– Il nous faut réfléchir en effet. En attendant que nous trouvions un plan, reprends ton cerceau. Je vois ta bonne qui te cherche des yeux. Fais un tour et reviens.

– Vous restez là hein ? Vous ne partez pas ?

– Va.

Est-ce qu’elle pouvait le croire ? S’ils ne disent pas oui toute de suite, les adultes ils ne le font jamais. Elle a repris son cerceau et sa course. Jamais le bâton n’avait mené le rythme aussi rondement. Quand elle repassa devant lui, le vieil homme lui souffla de laisser tomber son mouchoir au prochain passage. Elle a eu bien du mal à finir son tour, le cou tordu pour voir ce qu’il faisait. Elle l’a vu ramasser le carré de tissu et y glisser la lettre pliée en quatre pour ne pas qu’elle dépasse. Malin ! Au tour suivant, il lui a tendu le tout.

– Vous avez perdu votre mouchoir Mademoiselle, a-t-il dit haut et fort. La lettre est cachée à l’intérieur, a-t-il ajouté tout bas. Va la lire et reviens me voir ensuite, je t’attends.

La vieille dame sort de son sac une feuille de papier à la trame presque visible à force d’être usée. Elle la déplie soigneusement entre ses doigts noueux.

« Mein Liebchen,

Je suis partie, il le fallait. Je ne pouvais pas te le dire, on aurait pu nous entendre.

Je confie ma lettre à ce vieux monsieur qui s’assied tous les jours sur le banc vert, que le ciel soit bleu ou gris, que le temps soit chaud ou frais. Cela me semble une preuve de sa constance et de sa fiabilité. J’espère qu’il justifiera cette confiance que je lui porte et qu’il te remettra mon message.

Je dois partir mein Schatz. J’en suis très triste et je pense que tu le seras aussi parce que nous nous aimons très fort. Ne le sois pas trop, ou alors pas trop longtemps. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Nous avons toi et moi une mission à remplir. De la plus haute importance.

De grandes catastrophes s’annoncent. Le bonheur s’est enfui sous d’autres cieux et je pars à sa poursuite. Je ne peux pas t’emmener avec moi. Ce n’est pas à cause du danger. Après toutes nos aventures ensemble, je te sais courageuse et capable de surmonter l’inconfort et les épreuves.

Tu dois rester près de tes parents. Pendant que je poursuis le bonheur, tu dois rester ici. Peut-être que les rumeurs de son départ pour le Pôle Nord sont une fausse piste. Peut-être est-il simplement caché dans ta maison.

Ta mission à toi, c’est de guetter les signes de sa présence. Ce peut être dans un sourire, dans un geste, un mouvement… Sois prête, il peut être rapide et furtif. Tu crois le tenir et hop, il t’échappe comme une bulle de savon.

Oui, le bonheur est malin, mais tu l’es encore plus. Tu apprendras vite à reconnaître le bout de son nez. Tu pourras alors l’attraper suffisamment longtemps pour le serrer très fort et le retenir jusqu’à ce que je revienne.

Alors, tu auras rempli ta mission. En attendant ce jour, je t’embrasse très fort.

Bien à toi pour toujours,

Deine Frida »

La vieille dame relève la tête. Ses yeux n’y voient plus très clair mais les formes déliées sont gravées dans sa mémoire. Elle se revoit émerger du bosquet où elle s’était cachée pour décrypter le message. Du haut de ses huit ans, elle a eu un peu de mal. Bien sûr, elle n’a pas tout compris mais elle en a saisi la substance. Elle est revenue vers le vieux monsieur, la démarche fière et le pas assuré. Elle a grandi, dans sa tête elle a au moins dix ans.

– As-tu compris ta mission, jeune demoiselle ?

– Oui monsieur.

– Es-tu prête à l’accomplir ?

– Oui monsieur.

– Alors quittons-nous là. Pour des raisons de sécurité, nous ne devrons plus jamais nous parler. Bonne chance mademoiselle.

– Merci Monsieur. Je ferai tout pour me montrer digne de votre confiance. Est-ce que… est-ce que vous êtes Saint Nicolas ?

Le vieil homme a souri, il l’a saluée de son chapeau et s’est éloigné. Il n’est jamais revenu sur le banc vert. Peu après, elle-même a déménagé. La grande dépression est survenue un jeudi noir, emportant avec elle la grande maison, les bonnes et les robes du dimanche.

La vieille dame replie le papier jauni. Elle se lève et reprend sa canne. Il reste encore quelques traces de bonheur à saisir.