En période de chaos, j’écris souvent. Je m’accroche à mon stylo et je laisse les mots se déverser comme ils veulent. La syntaxe, la grammaire, je m’en fous. Je noircis ces pages qui me font du bien et que je ne relis jamais. Les prendre en pleine figure ferait trop mal.

Vous le savez, l’écriture de l’intime n’est pas mon domaine, je préfère inventer des histoires, torturer des personnages plutôt que mes états d’âme. Lors de mon dernier billet, j’ai partagé avec vous la fin de mon aventure planétaire et vous avez senti la tristesse que j’en avais.

Vous m’avez envoyé tellement de témoignages de soutien, j’ai senti votre bienveillance, reçu de si belles pensées…

Je vous dis merci, du fond de mon coeur, merci.

Avant de clore complètement ce chapitre, j’ai eu besoin d’écrire un dernier texte sur le sujet.

J’ai maintenant très envie de le partager avec vous.

Promis, après je tourne la page.

***

Les gratteries du diable

J’avais un rêve. Parcourir la planète en apesanteur, au gré de mes élans et de mes rencontres.

Et puis je serais rentrée. Pleine du chagrin de ceux que j’aurais croisés et que je ne reverrais jamais, riche de leur souvenir et de nos partages. À mon retour, j’aurais retrouvé mes racines après qu’elles m’auraient manqué au point de les revoir belles comme jamais, au point de leur pardonner de m’avoir étouffée si longtemps.

Mais je ne suis pas partie.

La faute à un rien, un grain de sable, un détail dirait le diable.

Ce rien a brisé mon rêve. Au lieu de m’envoler pour le Nouveau-Monde, je dois me retrancher à Béguey, village de l’entre-deux-mers, son marché, son château, son pizzaïolo. Dans les prés, à côté de notre maison, des vaches, des poules et quelques lamas importés par erreur. Cela aurait pu être pire. Cela aurait pu être des pangolins.

Ce rien a brisé mon rêve.

J’avais un livre à écrire au Québec. Je voulais demander pardon aux éléphants au Laos et méditer avec les nonnes en Birmanie. Mes ancêtres m’attendaient en Russie pour m’ouvrir les portes de nos âmes.

Mais je ne suis pas partie.

Mon rêve est dans le coma, intubation impossible. Je me console, je suis en vie. Même si dans ma tête, c’est territoire-zombie. Mon rêve est parti en lambeaux qui refusent de mourir et se putréfient. Leur puanteur me remonte aux narines, j’en ai mal au cœur.

Je ne suis pas partie et je reste là, à me lamenter sur mes brisures de rêves alors que tant d’autres pleurent la perte de ceux qu’ils ont aimés. Ai-je le droit de me plaindre ? Ma peine a-t-elle le droit d’exister aux côtés de la leur ? Qui peut me dire ?

Un souffle murmure à mon oreille que ce rien n’a brisé que mon rêve, qu’il n’a pas coupé mes ailes. Elles sont intactes, à peine une écorchure. Je n’ai rien d’un ange qu’on a déchu. Je n’ai rien d’un ange du tout et je ne pardonnerai jamais à ce rien qui m’a pris mon tour.

Depuis Béguey, quand j’aurais fini de le comparer au reste du monde, le deuil fera son œuvre. Il chassera le diable et ses détails et pansera mes blessures. Alors, je ramasserai les miettes de mon rêve. Je reprendrai mon élan, je sauterai sur un tremplin et je rebondirai. Très haut. Plus loin. Quelque part ailleurs.

Le diable a beau rogner mes ailes, il ne peut pas m’empêcher de voler.

Car je peux écrire.

Ce n’est pas un détail.

J’écris depuis qu’on a déposé un stylo dans ma main d’enfant.

Je vivais alors à Bangui, en Centrafrique. À côté de notre maison, il y avait une case devant laquelle, le soir, un feu réunissait des gens. Cachée derrière la haie, j’écoutais leurs palabres et ces rires qui se déployaient sans retenue.

J’écoutais et j’attendais. Que cette silhouette accroupie par terre se déplie dans la nuit, liane montant pour rejoindre le ciel, que sa voix fasse taire le monde pour mieux l’emplir. Je ne comprenais pas un seul de ses mots mais ils m’enveloppaient de leur mélopée, me charmaient, m’envoûtaient…

Depuis ce jour, j’écris. Comme une nécessité sinon une part de moi mourra, un petit rien, un grain de sable, un détail dirait le diable.

Les seules fois où je suis restée blanche ont été les moments entourant la naissance de mes enfants et lorsqu’un cancer s’est abattu sur mes poumons. Les mots me manquaient pour raconter, ils paraissaient si faibles en émotions qu’ils en devenaient faux.

Or, je refuse d’écrire faux. Je veux écrire en authenticité. C’est le seul endroit où je peux être moi, où je peux m’exposer nue et me foutre de savoir si je plais ou non.

La naissance, la maladie, la mort… pas vraiment des détails. Des grains de sable grattant mes certitudes, m’enseignant ce que j’ai à apprendre. Que l’amour est mon point de départ pas l’arrivée, que le temps peut s’arrêter d’un coup et redémarrer, qu’un rêve peut se briser mais pas sa source.

Il m’a fallu du temps pour faire le lien entre mes grains de sable. Pour comprendre qu’isolés, ils ne sont rien. Que réunis, ils sont plus qu’un sablier ou une plage. Plus qu’un détail, ai-je dit au diable.

Ils sont qui j’écris.

Ils sont qui je suis.