Descartes en vrac

Cet été, échouée sur le tarmac, je suis restée en cale sèche, prisonnière d’un monde à masques qui musellent les sourires, isolée derrière des barrières qui interdisent tout rapprochement humain. J’étais là, perdue, à me demander où je suis, dans quel état j’erre… à ne rien comprendre du monde qui m’entoure…

Le moment idéal pour s’adonner à la pratique non coupable car solitaire, de la méditation philosophique (si vous pensiez à autre chose, vous aviez tort).

Voici donc le résultat de ma petite minute non nécessaire de cogitation philo-deliriumnique où je confesse avoir zigzagué, voire titubé. Comme point de départ, en miroir de ma confusion, cette citation de Milan Kundera (l’Art du roman), « L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : Les choses sont plus compliquées que tu ne penses ».

L’esprit du roman ! Comme si les romans avaient un esprit… Les auteurs peuvent avoir de l’esprit parfois, mais un roman…

Ohé, esprit du roman, es-tu là ?

(silence) Personne ne répond… Tu m’étonnes !

De mes lointains souvenirs d’un temps où les tableaux étaient noirs et crayeux, remonte l’idée que les philosophes classiques ne faisaient pas de différence entre l’âme – le spirituel et la pensée logique. De leur point de vue, sentiments et raison étaient étroitement unis sous cette appellation d’esprit.

Je réfléchis. Le roman pourrait alors être un état d’esprit, une chose pensante…

Et vlan, voilà Descartes qui débarque. Je le vois qui déambule dans ma tête en caressant son menton d’un air pensif. Cogito ergo sum, cogito ergo sum… répète-t-il sans même reprendre son souffle (ce qui est un peu normal, vu qu’il est mort).

Sa litanie me file la migraine. Je me fais toute petite pour qu’il ne me voie pas et à mots feutrés, je tente de laisser mes pensées s’échapper vers une plage paradisiaque, je trébuche sur un coquillage et… Patatras, le barbichu chevelu se retourne et me voit.

Il me regarde sans rien dire. Sa main caresse toujours sa barbichette en m’ignorant. C’est inquiétant. Je suis invisible à moi-même. Soudain, sa voix déclame dans mes oreilles, mélodramatique : « une chose pensante est une chose qui doute, qui conçoit, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent… ». Puis il disparaît.

Vous dire que j’ai été déçue par ce départ quelque peu cavalier serait exagéré. M’enfin… merci pour l’info. Donc si je récapitule, une chose pensante est un machin-truc qui veut, qui veut pas, qui crée des problèmes, qui n’en fait qu’à sa tête…

Alors oui, parole d’auteure, le roman est bien une chose pensante. Très très pensante même !

Alors, si je reviens à Kundera, cette chose pensante complexe qu’est le roman prétend que les choses qu’il nous présente sont encore plus compliquées qu’on ne pense… Ah ! … Alors c’est sûr que si on n’y met pas de la bonne volonté, on ne risque pas de voir le bout de l’histoire. Ça peut nous faire au moins huit saisons, cette affaire-là.

C’est vrai qu’en termes de simplicité, le roman ne se pose pas comme modèle. Il faut bien l’avouer, la franchise n’est pas son fort. Mônsieur ne vit que pour l’intrigue. Il passe son temps à dissimuler, tromper, abuser, duper, escroquer, mystifier, leurrer, entortiller, berner, truquer, falsifier, trahir…

Le roman est un tricheur qui veut nous faire croire, de confidence fallacieuse en révélation fumeuse, qu’il détient la vérité sur le monde, qu’il peut nous en expliquer les rouages, nous initier à ses secrets les mieux gardés.

Et dans cette complexité qui vise à déjouer le jeu des apparences, le roman nous promet d’atteindre l’essence même des choses… Ah merde, revoilà Descartes ! Mais qu’est-ce que j’ai dit encore ? Ah oui, l’essence…

Ce simple mot a suffi pour le déclencher, comme une pièce glissée dans le jukebox. J’ai beau me boucher les oreilles, ses mots tournent dans ma tête comme une rengaine grinçante qui rime avec migraine galopante, ils se bousculent, s’entrechoquent, ça en devient incompréhensible.


« Existence, je suis, j’existe… Si je cesse de penser, est-ce que je cesse d’exister ? … L’essence, nature de l’être, ce qui fait que je suis qui je suis… Mais que suis-je ? Substance qui pense, distincte d’une enveloppe que je ne sens pas… substrat d’agrégats accidentels qui ne dépendent que d’eux pour exister… Qui suis-je ? Substance pensante ou substance étendue sur la plage… union sans orgasme d’une âme et d’un corps… fusion d’atomes non crochus… vision insaisissable… »

Je suis à deux mots de me taper la tête contre les murs quand la mélopée s’arrête brusquement. Ne reste qu’un silence qui bourdonne au fond de mon crâne. Le vieux reste en silence, immobile. Puis il pointe un doigt décomposé vers mon hémisphère droit. Oubliant probablement dans quelle époque il s’est incrusté, me prenant sans doute pour la princesse Élisa-Beth, il me dit : « Si vous voulez quelque lumière sur cette question, Votre Altesse, il faut s’abstenir de méditer, il faut vivre ». Puis il disparaît à nouveau.

Il est fou ce Descartes ! Un philosophe qui me dit de vivre au lieu de méditer… Ou alors la folie se trouve dans la raison et c’est moi qui deviens cinglée.

Au secours, je frôle la panne d’essence.

Vite ! Sortir de ce tourbillon méthodique qui enferme la pensée dans un flot de questions de vie et d’existence, dans des discours sans substance où les sens s’enlisent sans analyse…

Vite ! Vite ! Donnez-moi un roman que je m’y plonge.
Que par sa complexité, il me sauve du chaos de ce monde.
Que par son agencement artistique, il me le rende intelligible.