Des mots dans mon chaudron

Treize jours déjà que je suis arrivée à Francfort, presque la moitié de la première partie de la résidence, la seconde aura lieu en janvier / février 2022 à la Villa Clémentine à Wiesbaden, actuellement en travaux.

Me voilà donc à Francfort dans une modalité très différente de la résidence de création de la Métive où nous étions de nombreux artistes, on se retrouvait pour les repas, échangeant, curieux des projets de chacun.

Ici, je suis installée dans un super appart-hôtel, dans le quartier de Sachsenhausen, ruelles pavées, maisons à colombages, tavernes traditionnelles, cafés-librairies et boutiques de créateurs…

Seule.
Seule avec un roman à écrire.
Seule et sans aucune contrainte.
Le fantasme absolu de tous ceux qui écrivent.

Fantasme (définition) : Production de l’imaginaire par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité. En clair, la vision inatteignable pour un auteur de pouvoir se consacrer pleinement à son manuscrit. Mais les fantasmes peuvent-ils survivre à leur confrontation avec le monde du réel ?

Me voici donc seule à Francfort, avec un roman à écrire.
Perdue devant cet horizon immense sans bouées auxquelles m’agripper.
Si pour Baudelaire, « Manier une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire », autant vous dire que les premiers jours, les mots ne se sont pas bousculés dans mon chaudron.

Et puis, il s’est produit comme un renversement. Soudain, le flow. Voilà que les mots affluent et se déploient.

J’écris.

Pas sans difficulté, mais sans douleur, sans devoir me battre contre ces doutes incessants sur ma légitimité ou la justesse de mes mots.

J’écris.

Le projet qui m’occupe est un thriller fantastique. Sous couvert d’une enquête sur des féminicides, j’explore le thème du rapport à vivre, du droit de mourir et du privilège de survivre.

Dans chacun de mes récits, j’aborde des sujets qui me touchent, des valeurs en lesquelles je crois mais je me sers rarement de matériaux intimes. Je n’ai aucun goût pour m’épancher, je préfère raconter des histoires qui réenchantent le monde le temps de quelques pages.

Ce roman sera le premier que je nourrirai de mon expérience personnelle, il y a quelques années quand j’ai dû affronter la vision de ma propre mort. Seule face à mes mots, me centrer sur mes souvenirs, douloureux, encore vivaces. Oser les convoquer, laisser remonter de ma mémoire et de ma chair l’écho de mémoires tumul-tueuses, aller chercher derrière les évidences, me mettre à nu et plonger jusqu’au plus trouble, vulnérable et confiante.

Dans la solitude de ma chambre à moi, la porte fermée au monde, j’écris.

Dans cette espèce de bulle où le temps va flottant, suspendu, distordu, j’écris.

Au fil des pages qui s’enchaînent, se déchaînent, j’écris et je deviens.