Les soeurs Mariposas

25 novembre 1960. Patria, Minerva et Maria Teresa Mirabal, ont été brutalement assassinées sur les ordres du chef d’État, Rafael Trujillo parce qu’elles militaient pour le droit des femmes. On appelait aussi ces trois sœurs les « Mariposas » (Papillons). Elles n’auront pas eu le temps de s’envoler.

C’est en leur honneur que la date de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes a été choisie. Avec le 8 mars, elle rappelle que, dans le monde entier, des femmes subissent des violences simplement parce qu’elles sont femmes et que certains hommes s’arrogent tout pouvoir sur elles.

Ça se passe partout, et pas seulement en République Dominicaine. Des femmes peuvent être maltraitées tout près de chez vous.

Bêta Publisher, maison d’édition nouvelle génération, s’est mobilisée pour proposer un recueil de 20 textes, nouvelles ou témoignages, écrits par 20 auteurs de talent dont mon amie Nadia Bourgeois. Des mises en mots qui parlent de ces violences de façon poignante, de cette peur de la prochaine fois, des efforts inhumains pour éviter que cela ne recommence, sans oublier le lent et long dépérissement qui amène à renoncer à vivre dans la paix et la dignité.

Le recueil, Loin du Coeur, sort demain et les bénéfices seront reversés à Solidarité Femmes, association qui lutte contre les violences faites aux femmes.

Je n’ai pas pu répondre à l’appel à textes qui avait été diffusé mais je voulais m’associer, en léger différé, à cette belle initiative en écrivant quelques lignes sur cette violence ordinaire à laquelle on ne prête pas attention.

Scène de rue

Ne pas fixer la cible, dévier son regard pour la garder dans sa ligne de mire mais sans appuyer. S’il est vrai que les yeux envoient des ondes électriques, elle pourrait les ressentir. Il ne veut pas qu’elle le voie, pas encore. Profiter du plaisir de la suivre, mettre ses pas dans les siens, admirer son déhanché langoureux quand elle prend le temps, saccadé quand elle est pressée, écouter le claquement insouciant de ses talons sur le bitume, proie ignorant qu’elle a été ferrée.
Parfois, quelques effluves lui parviennent, épicées et lourdes. Il les attrape au vol comme une gourmandise et ferme les yeux pour mieux les savourer. Il n’y a rien de comparable au plaisir de la traque. Émotion puissante et pure, encore préservée de la réalité, des pleurs et du sang. Il savoure.
Quand il rouvre les yeux, elle a disparu. Il a beau regarder de tous côtés, elle n’est plus là. La garce ! Il se précipite au coin de la rue. Quelques poubelles solitaires, l’ombre furtive d’un rat ou deux, rien d’autre. Une masse obscure grandit en lui et menace de le submerger. Où est passée cette garce ?
Puis il sourit, il sait où la retrouver. Il connait son adresse.

***

Un homme qui suit une femme dans la rue. L’image est d’une banalité, elle n’aurait pas dû attirer l’attention de la vieille dame derrière sa fenêtre.
La femme sur le trottoir ne se doute de rien, elle flâne en regardant les vitrines. Quand elle s’arrête devant une boutique, son suiveur tente de se fondre contre le mur. Difficile de croire que cet homme, plutôt bien mis, s’est pris d’une passion soudaine pour cette femme. Petite, grosse, la croupe plate, elle est vêtue d’un tee-shirt sans forme sur un legging serré, le comble du mauvais goût.
Un détective peut-être ? Comme dans les films. Ou un huissier… non, il ne serait pas aussi beau.
La femme se redresse soudain, le corps tendu. Elle a repéré son suiveur, c’est certain. Adossé dans l’encoignure d’une porte, les yeux fermés, l’homme ne voit pas le regard en coin qu’elle lui lance avant de se décaler lentement, sans geste brusque, et de rentrer dans l’entrée de l’immeuble d’à côté.
Quand il rouvre les yeux, le pauvre homme regarde de tous les côtés puis il court jusqu’au coin de la rue. Forcément, il ne verra personne. Pas doué, le détective. Quand il repart, il sourit.
La vieille dame trouve ça étrange mais le téléphone sonne, qui peut bien l’appeler à cette heure ?

***

Elle l’a senti avant de le voir, des frissons désagréables au creux de son ventre l’ont avertie. Elle n’a pas osé se retourner, ne voulait pas croiser ses yeux, peur de déclencher quelque chose qu’elle ne pourrait plus arrêter.
Elle s’est arrêtée devant une boutique fermée, la vitrine comme un miroir. Il est bien là, de l’autre côté du trottoir, il la regarde du coin de l’œil. Dans son ventre, les spasmes grandissent et tordent ses boyaux. La terreur s’insinue dans ses veines, glaçante, mordante. Affolement, un voile noir devant ses yeux. Personne aux alentours, personne pour l’aider.
Inutile de courir. Sa corpulence est plus proche de la tortue que du lapin.
Ne pas donner le signal de la chasse.
Adossé au mur, l’homme ferme les yeux, elle fait un pas de côté et appuie sur la porte accolée à la boutique fermée. Le battant s’entrouvre. Sa chance, son refuge, son salut. Elle entre en silence, se colle au mur, retient sa respiration. Son cœur bat violemment dans sa cage, elle pose une main sur sa poitrine, comme si elle pouvait le faire taire. Derrière son rempart fragile, elle entend le bruit d’une course sur le trottoir, des pas qui reviennent, puis plus rien.
Elle attend de longues minutes, puis se risque dehors.
Il n’y a plus personne, la rue est déserte.
Elle s’élance et prend le chemin du retour, pressée de rentrer chez elle.
Là où elle sera en sécurité…